DANS LA PEAU DU BOURREAU

Un bien étrange sentiment m’a assailli en refermant  Dans la peau du bourreau  d’Olivier Keraval et Luc Monnerais… le format d’un livre de cours d’histoire et des allures de documentaires… Paru aux éditions Locus Solus, cet ouvrage retrace sur 120 pages la carrière d’exécuteur en chef des Hautes Œuvres de la République d’Anatole Deibler jusqu’en 1939 ; autrement dit, sa vie de bourreau…

Ici on quitte la mise en page classique de la bande dessinée au profit d’une alternance de pages de textes et de pages de dessins. Des vignettes aux formats traditionnels, simples, en sépia ou noir et blanc ou des dessins pleine page s’alignent sans phylactères pour répondre aux textes positionnés en regard. Point de couleurs vives donc pour illustrer le propos mais la sobriété d’un dessin au trait.

Le propos est dense, intense ; il y est question de sentences, de condamnations et de peine capitale… mais au-delà de la profession exercée, c’est le chemin de vie d’un homme que l’on suit et plus largement de la dynastie de bourreaux à laquelle il a appartenu. Les textes sont à la première personne, créant à la lecture une forme d’intimité assez déroutante mais efficiente en matière d’empathie et accentuée par une illustration efficace. Tirés des carnets rédigés par Anatole Deibler lui-même, les textes d’Olivier Keraval retracent avec concision l’enchainement des faits et des affaires qui ont marqué les quelques cinquante années d’exercice de cet homme au service de l’Etat français mais également ses ressentis profonds, son « dégoût de la violence du monde », ses interrogations, le dialogue entre sa conscience et lui, l’ambivalence du « piège dynastique qui se referme sur moi » avec « je fais le choix d’embrasser la carrière »…

Extrêmement bien documenté, Dans la peau du bourreau est aussi le regard de celui à qui l’on payait le denier du sang sur l’histoire politique de ses contemporains et des grands procès qui l’ont marquée. Ainsi, de la IIIème République à l’aube de la seconde guerre mondiale, on vit les condamnations de criminels notoires, de Maurice Pilorge à Désiré Landru en passant par les quatre de la bande à Bonnot mais aussi les premiers doutes sur l’efficacité du système de justice français et les commutations en perpétuité comme celle de Violette Nozière ; on lit également par le truchement du ressenti de Deibler, l’émergence des premiers mouvements organisés contre la peine de mort ; il faudra encore quatre décennies pour que la France l’abolisse en 1981 puis 2007 pour que cette abolition soit consacrée dans la Constitution.

Vous l’aurez compris, cette bande dessinée là, mots pesés avec soin et justesse du dessin, ne peut pas laisser de marbre. Je la conseille vivement néanmoins à toutes celles et ceux qui veulent en savoir plus long sur ce point pas forcément très connu de l’histoire de notre pays.

Chronique de Louna Angèle.

© Locus Solus, 2022.

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  1. Luc Monnerais dit :

    Merci pour ce texte sur notre livre qui nous fait bien plaisir. L’ouvrage est en effet peu classique dans sa forme. Nous projetions au départ de produire une BD sur ce thème mais l’engagement se serait alors fait sur un temps beaucoup plus long et sans doute sur deux ou trois tomes (donc plus risqué pour le tirage assez modeste du livre). D’où ce travail conséquent d’illustrations sur lequel j’ai pris un réel plaisir. Pour info le livre à donné lieu en octobre dernier à une belle exposition des originaux au Parlement de Bretagne à Rennes. Elle sera sans doute rééditées au palais de justice de Nantes en mars prochain (je croise les doigts malgré des échanges déjà bien engagés). Autre info : dans mes coordonnées, le lien vers mon site sur la BD « Arsenic » qui fût rééditée aux éditions Locus-Solus sous le nouveau titre de « La Jegado », en un seul tome.
    Encore merci pour votre article!

    Aimé par 1 personne

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