DERRIÈRE LE RIDEAU

Derrière le rideau, c’est un témoignage historique glaçant et éclairant qui inaugure sous les meilleures auspices la nouvelle collection Dyade de l’éditeur Steinkis.

Il est consacré à Simone Signoret & Yves Montand, deux personnalités adorées des Français, un couple glamour qui fit rêver pas mal de monde.

Il est le fruit d’une collaboration entre l’ex-journaliste Xavier Bétaucourt et le dessinateur Aleksi Cavaillez.

C’est un one shot qui nous happe d’abord par sa couverture à la fois somptueuse et rouge mais aussi par le contraste entre des images que tout oppose. Il y a au premier plan deux individus souriants sous le coup des projecteurs et de l’autre des visuels qui suggèrent l’instabilité et le conflit. Il y a ensuite en quatrième de couverture un artiste élégant qui pousse la chansonnette sur l’avant-scène mais semble préoccupé.

Cet ouvrage nous explique comment les convictions de deux stars engagées vont être ébranlées. Chacun son tour puis ensemble, ils vont progressivement ouvrir les yeux.

Yves Montand est le fils d’un militant communiste qui a fui avec ses parents l’Italie et le fascisme pour s’installer en France. Simone Signoret est une fille de bonne famille davantage séduite par les idéaux. Elle a une vision plus intellectuelle, ce qui est assez perceptible alors que l’interprète des « feuilles mortes », le roi du music-hall a davantage un attachement viscéral. Ils sont tous deux compagnons de route du PCF alors que survient la répression sanglante de l’insurrection de Budapest.

Plusieurs semaines après cette tragédie, Yves Montand entreprend un vaste tour de chant derrière le rideau de fer.  Sa femme l’accompagne.

Comme de très nombreuses personnes, les deux acteurs sont tiraillés, chahutés et ils vont être dans l’obligation de se rendre à l’évidence. Pour ce couple uni et amoureux, ce sera une douche froide. Ils réaliseront que le soviétisme n’est pas ce qu’ils pensaient et ce sera déstabilisant et même douloureux, la première étape d’une prise de conscience majeure.

C’est ce glissement que le scénariste orchestre à la perfection dans un roman graphique bien documenté et passionnant. Il dévoile toute la modernité de la situation et nous remémore à quelques mois du début de la guerre en Ukraine comment des gens intelligents qui avaient toutes les cartes en main pour anticiper et agir en conséquence se sont retrouvés totalement impuissants et surpris alors que tout était hélas terriblement prévisible. Le rapport entre les époux, au cœur de l’intrigue, est captivant.

La prestation d’Aleksi Cavaillez est adaptée et efficace. En quelques traits, il arrive à donner vie à des personnages facilement reconnaissables. Son dessin réaliste est puissant sans être photographique, il restitue la tension avec brio. Le noir et blanc s’imposait, il correspond à une époque révolue pendant laquelle l’hostilité était omniprésente.

Avec cet opus singulier et malgré un sujet à priori un peu passé, les bédéistes parviennent à attiser notre curiosité avec un récit réflexif, sans jugement mais fin dont les thématiques sont hélas plus actuelles que jamais. Ils génèrent par la même occasion émotion et empathie avec deux monstres sacrés terriblement humains.

Chronique de Stéphane Berducat

© Steinkis, 2022

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