SAISON BRUNE 2.0 (nos empreintes digitales)

Le blackfriday, c’est la promesse de pouvoir s’équiper à moindre coût. Et puis cette liseuse, elle permet d’être écolo, en économisant du papier. Le téléphone ? De se passer d’agenda. Et ce frigo connecté, c’est anti-gaspi ! Tout cela est tellement pratique ! Non ? Philippe Squarzoni nous répond : non. Il avait été primé auparavant par l’Académie Française pour l’excellent album sur le réchauffement climatique intitulé  Saison brune – en référence à une période d’incertitude entre l’hiver et le printemps dans le Montana. Le tome 2, Saison brune 2.0, sur « nos empreintes digitales », vient de sortir, et j’étais impatiente de voir le résultat. Il se lit indépendamment du premier. Aux éditions Delcourt dans sa collection encrages, il décortique d’une façon toujours aussi percutante le décalage entre ce que le numérique paraît être : léger, immatériel ; et ce qu’il est réellement : extrêmement consommateur en ressources. L’album, noir et blanc, fait très bien le tour de la question, tout en restant agréable à lire, grâce à une association d’images parlantes, décalées ou choquantes, et d’un texte factuel, implacable. Il s’appuie sur de solides sources, présentées en fin d’ouvrage.

Combien d’écrans à la maison ? Combien d’appareils connectés ? Combien de temps passé chaque jour à utiliser les outils numériques ? Est-ce que cette fuite en avant est vraiment nécessaire ? Est-elle soutenable ? La crise covid a amplifié un phénomène déjà largement enclenché dans nos sociétés. Chaque minute, 4,1 millions de recherches sont faites sur google, 4,7 millions de vidéos regardées sur youtube, 200 millions de mails envoyés ! En parallèle, l’auteur rappelle que la crise climatique n’a fait que s’accentuer depuis 10 ans, partout sur la planète : incendies ravageurs, canicules exceptionnelles, précipitations extrêmes… Alors qu’il faudrait limiter à 1,5 °C le réchauffement global, les engagements actuels nous amènent à une trajectoire de 2,7°C, où plusieurs points de non-retour seront franchis : fonte des calottes glaciaires, hausse du niveau des mers de 13 mètres, plus de 500 millions de personnes habitant sous ce niveau et autant qui seront exposés aux pénuries d’eau… Or le cloud, décrit comme un nuage, a pourtant bien une matérialité, de la plus vaste infrastructure de câbles aux 30 milliards d’équipements informatiques, des satellites aux datacenters. La consommation d’énergie et de ressources, notamment de métaux, qui en résulte, est gargantuesque. S’ajoute à ce constat déjà cauchemardesque plus de 40 000 enfants travaillant dans les mines en RDC, des milliers d’hectares de forêt menacés, une pollution toxique, et le dérèglement climatique, aggravé. Loin de se substituer à des usages déjà polluants, les nouvelles technologies viennent y ajouter leur pollution propre.

Saison brune, BD parue il y 10 ans, abordant en détail le réchauffement climatique, est une œuvre qui a beaucoup raisonné en moi. Philippe Squarzoni est en effet un maître dans l’art de dérouler une pensée, d’amener son lecteur avec lui, grâce à une succession d’images comme autant de flashs, et une pensée très fluide. Il y a quelque chose d’envoûtant dans ces dessins réalistes et stylisés, alliant géométrie, zooms, personnages connus et éléments répétés, et déclinant un storyboard très travaillé. Le reportage joue sur les associations d’illustrations ou d’idées qui frappent par leur contraste. L’auteur ménage des temps de pause, de respiration, avec des passages sans parole. Les moments de vie de l’auteur, avec sa fille, ancrent le récit dans le réel, tout en poursuivant le fil rouge des interrogations sur l’omniprésence du numérique et son empreinte.

Squarzoni nous bouscule, car il nous donne à voir le décalage monstrueux entre nos habitudes et modes de consommation, nos routines huilées, notre inconscience collective, et notre impact écologique, sans cesse plus grand, précipitant notre société vers une catastrophe. S’il dénonce la surconsommation et l’obsolescence programmée, il ne renie pas pour autant les technologies, et invite plutôt à trouver un équilibre. Bref, oubliez le black friday, courez à la médiathèque ! A mettre dans les mains de tous les influenceurs !

Chronique de Mélanie Huguet-Friedel.

© Delcourt, 2022.

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