BILLIONAIRE ISLAND

Vous vous souvenez d’Elvis, 2PAC, Mickaël Jackson ou Joe Dassin? Rappelez-vous l’époque où les théories les plus farfelues circulaient comme quoi nos stars préférées disparues se doraient la pilule au soleil sur un atoll paradisiaque. Ok j’exagère peut-être un peu pour Joe Dassin mais ce serait dingue non ?   À l’inverse Mark Russell, Steve Pugh et Chris Chuckry émettent l’hypothèse que des milliardaires ont réellement réalisé ce rêve dingue et ceci n’est pas un canular. Vous pensez que je pousse le bouchon trop loin ? Que nenni mes bons amis, je vous déroule le tapis rouge et vous souhaite la bienvenue à Billionaire Island aux éditions Urban Comics

Un célèbre présentateur de JT nous a annoncé à l’antenne un jour, je cite : «La France a peur !». La planète l’est tout autant. Le développement exponentiel de l’urbanisme, la surexploitation ainsi que le pillage des ressources naturelles l’ont considérablement affaiblie. L’humanité est au bord de l’implosion et de l’extinction mais les fortunés de ce monde ont trouvé des solutions.

Rick Canto, fondateur des réseaux sociaux Bel Canto et propriétaire d’Aggrocorp Food, est le porte-parole des un %. Oui oui la classe dominante qui régit le mode de vie des 99% restants, les pauvres quoi. La première idée qu’ont les blindés est de bâtir la Freedom Unlimited, un archipel artificiel et flottant qui se déplace dans les eaux internationales, la célèbre Billionnaire Island. L’île est au top de la sécurité, elle possède toute l’assistance et le confort nécessaire. Les agents sont omniprésents, chaque résident passe sous des portiques détecteurs de fortune et les drones automatisés se chargent d’éjecter les indésirables en pleine mer. Personne ne risque d’être inquiété puisque que cet oasis navigue sur des zones maritimes qui ne sont sous l’autorité d’aucun état. Comme c’est pratique !

Dans la seconde partie du plan, il leur suffit d’inoculer un virus de stérilisation via les programmes d’aides humanitaires et alimentaires. C’est simple comme bonjour et chacun restera à sa place. Voici un moyen comme un autre d’enrayer le désastre planétaire à venir en attendant patiemment les doigts de pieds en éventail sur une plage accompagné d’un Ti-punch maison, après on se demande pourquoi le monde part à vau-l’eau. Bon il s’avère que le bêta-test fonctionne un peu mieux que prévu, le germe pathogène de contagion ne provoque pas seulement la suppression de procréation. Après tout qu’importe puisque c’est essentiellement la fange qui est touchée par cette bactérie.

Sauf que les têtes couronnées n’ont pas anticipé qu’un ex-soldat désillusionné venu d’Angola assisté d’une journaliste zélée et déterminée à publier la vérité, eux-mêmes soutenus par un architecte immobilier, pourraient être les trois minuscules grains de sable susceptibles de bloquer la mécanique bien huilée de ce terrifiant projet. Une crise se profile durant laquelle l’utopie monétaire risque fortement de basculer en dystopie prolétaire.

Mark Russel peut être taxé de pessimiste mais trouverait plutôt sa place dans la catégorie des écrivains engagés et humanistes. Ce brillant auteur avait déjà titillé la thématique avec Prez, il est donc naturel qu’il remette une couche avec Billionaire Island délivrant une fois encore un message anticapitaliste limpide à l’aide d’un script inspiré. Les dialogues se façonnent au vitriol, les vannes pleuvent non sans une certaine ironie et virent parfois à la franche rigolade. La technique offre à Russel la liberté d’alléger le ton décourageant et pourtant réaliste du récit. Il signe une parabole cinglante voire loufoque. Son pamphlet est un voyage géopolitique satirique, caustique qui possède une grande force d’écriture et l’impact d’une pluie de météorites. Le scénariste sait ménager sa monture en lâchant des bribes d’éléments chapitre après chapitre pour maintenir le rythme et le suspens. Il dénonce également les dérives liées aux avancées technologiques. Le synopsis se veut pêchu criant de vérité et plus si affinités. Il mélange allègrement intelligence, ingéniosité et dérision.

Steve Pugh accompagné de Chris Chuckry prennent en charge la partie graphique, ils collaborent régulièrement et forment un tandem créatif solide. Steve Pugh fait preuve d’une grande maturité sur ses planches. Il emploie un crayonné détendu et en même temps raffiné. Son humour est très visuel, sa représentation des yeux exorbités et autres strabismes exagérés valent le détour. Le trait effleure le papier avec complaisance, le gaufrier se peaufine avec ingéniosité. L’encre de Chine dégouline vigoureusement, la finition au noir apporte son lot de textures variées. Chris Chuckry utilise une palette de couleurs ensoleillées, la mise en scène se fait percuter par des nuances tangibles. Les teintes claires et sans chichi rehaussent une pigmentation qui fait peau neuve en exhibant un joli bronzage coloré. Ce performant duo d’illustrateurs signe une excellente prestation voire un sans-faute.

Au final, Billionaire Island est une allégorie ravageuse qui se consomme d’une traite. Son audace et son ambition éveillent les consciences sur l’énormité des inégalités sociétales actuelles. Elle aide grandement à une meilleure compréhension d’un sujet grave à l’instar de V pour Vendetta ou Renato Jones. Du moins, espérons-le…

Chronique de Vincent Lapalus.

 ©Urban Comics, 2022.

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