CORTO MALTESE Nocturnes berlinois

Nocturnes berlinois c’est la dernière aventure de l’énigmatique marin, le quatrième volet réalisé par le tandem Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero, deux artisans espagnols foncièrement sympathiques et talentueux. Pour Casterman, ils redonnent vie au gentilhomme de fortune et ils signent ici une nouvelle histoire ésotérique, pleine de suspense et splendide.

Pour ce seizième volet, le scénariste a pris pour cadre la capitale allemande lors des années 20, un lieu vers lequel tous les regards convergent. Berlin est alors une poudrière, la république est en péril, le nazisme et ses idées nauséabondes ne cessent d’y gagner du terrain. Le danger est partout et les conspirations bien réelles.

C’est dans ce climat angoissant et violent que notre aventurier est venu rejoindre son ami Steiner mais il apprend rapidement qu’il a été assassiné. C’est alors le début d’une enquête captivante, l’opportunité pour notre anti-héros ténébreux de revoir de vieilles connaissances et de nous embarquer dans une recherche musclée. Il tente de se fondre dans la masse et assiste impuissant à la montée des tensions. Comme à l’accoutumée il profite de son charme et de ses extraordinaires capacités d’adaptation pour tirer avantage de toutes les situations. On retrouve ici un Corto visionnaire, instinctif, clairvoyant, rusé, séducteur, ironique, libertaire et pour l’occasion acteur.

Juan Díaz Canales agrémente la narration de subtiles réflexions sur la mémoire et la pensée de masse soulignant comme il se doit l’importance de prendre du recul et d’avoir un solide esprit critique. Il revient également adroitement sur les origines du bourlingueur.

Dans cet épisode à l’intrigue étoffée et aboutie il est question d’espionnage, de politique, de cinéma et même de musique. L’ensemble est réhaussé par une touche mystique absolument savoureuse. Le script est à la fois tortueux et fin. L’auteur laisse à son compatriote de l’espace pour concevoir des planches singulières, équilibrées, attirantes et parfois poétiques. Elles démontrent l’habileté très peu ordinaire d’un artiste vraiment exceptionnel. Certaines pages muettes sont d’authentiques leçons de bande dessinée.

Rubén Pellejero anime le maltais avec beaucoup de maîtrise ; il apporte du dynamisme, du souffle et de l’énergie à un être exaltant, malmené mais combattif.

Il plante un décor sublime et tragique, sa restitution d’une Allemagne en effervescence est plaisante et réaliste. Son choix des couleurs est toujours pertinent. Il pourrait cette fois décider les amateurs les plus exigeants à compléter leur achat du traditionnel Noir et Blanc avec la version colorée tant elle accentue le côté magique de l’épisode. L’artiste a donné vie à des ambiances jazzy fabuleuses. L’alternance de scènes qui se déroulent le jour mais principalement la nuit suscite un travail remarquable sur les ombres et les lumières.

Avec Nocturnes berlinois, les deux bédéistes prolongent respectueusement l’épopée d’une figure insaisissable, romantique et attachante. Ils combinent leur savoir-faire pour nous faire revivre une fois de plus un moment historique décisif. Leur connivence est évidente et le résultat diablement efficace.

Hugo Pratt, le créateur vénitien peut être fier, son personnage fétiche est assurément entre d’excellentes mains.

Chronique de Stéphane Berducat

©Casterman, 2022, Juan Díaz Canales, Rubén Pellejero et Hugo Pratt.

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