Seul le silence

Si vous aimez comme moi les polars noirs en bande dessinée, je vous recommande Seul le silence, l’adaptation réussie de l’excellent roman de R.J. Ellory. Elle est l’œuvre de Fabrice Colin, est éditée par Philéas et mise en cases par le talentueux Richard Guérineau, un artiste connu des bédéphiles pour la série Le chant des Stryges avec Éric Corbeyran mais également pour ses projets plus personnels Charly 9, Henriquet l’homme reine, Entrez dans la danse chez Delcourt et plus récemment le retentissant Croke Park, dimanche sanglant à Dublin avec Sylvain Gâche.

 Seul le silence, c’est une histoire glaçante qui nous transporte dans l’Amérique rurale des années 40. Il y est question d’assassinats de fillettes dans des conditions sordides, des actes qui s’étalent sur une trentaine d’années. L’auteur établit des coincidences troublantes qui nous remuent le cerveau, accumule les indices et nous invite à partager le ressenti douloureux d’un narrateur en quête de réponses. C’est un orphelin empathique et attachant aux prédispositions littéraires certaines qui semble avoir la fâcheuse habitude d’être toujours au mauvais endroit aux pires moments. Il est obsédé par ces crimes qui le hantent complètement. On assiste à sa lente descente aux enfers et on ne peut s’empêcher d’être déstabilisé.

Dans ce livre dessiné, Fabrice Colin est parvenu à condenser un récit épais de 500 pages sans perdre le sel d’un best-seller merveilleusement écrit et addictif. Les ellipses sont toujours fines et pertinentes. Il distille judicieusement le suspense et nous embarque. Au fil des pages, à ses côtés, on s’interroge et on tremble inéluctablement pour un personnage dont on suit les péripéties avec émotion.

On appréciera la critique sous-jacente d’une société raciste, d’un système pénitentiaire cruel et d’une justice quelque peu expéditive. On pourra compter les destins brisés et les vies cabossées avant de retomber sur notre séant consécutivement à un final tonitruant.

L’autre force de cet album, c’est la prestation graphique de Richard Guérineau qui nous rappelle dès les premières planches qu’il fait partie des très grands.

Pour cette histoire, il s’est approprié un héros qui n’est jamais caractérisé physiquement dans l’œuvre originale et il est clair qu’il s’en est donné à cœur joie. Il campe un Joseph Vaughan qui au fil des ans et des pages devient de plus en plus crédible. C’est un peu la même chose pour les rôles secondaires qui sont très vaguement décrits et dont il s’empare avec malice. Son découpage et sa mise en scène sont remarquables. On sent que le dessinateur a pris un certain plaisir avec cet exercice qui constitue un défi excitant. Il a sauté sur l’occasion d’explorer un genre un peu différent de ce qu’il réalise habituellement, une noirceur plus réaliste qui lui va comme un gant.

Pour cet opus, il utilise une technique mixte retouchant ses crayonnés exécutés de manière traditionnelle à l’aide du numérique grâce auquel il recompose et réajuste afin de signer des planches équilibrées et superbes qui respirent la cohérence, la justesse et le savoir-faire. Ses illustrations sont lisibles, fluides et même si le lettrage est parfois un peu petit on est captivé par un récit dont on redoute de plus en plus le final. Les couleurs appliquées avec tact et notamment le brun clair servent habilement la narration en nous plongeant dans des temps révolus et impitoyables.

 Seul le silence est un album qui tient toutes ses promesses. C’est un divertissement tragique, brutal et pessimiste mais aussi et sans aucun doute l’un des meilleurs polars du moment en bande dessinée ce qu’il doit à son style impeccable, à son découpage astucieux et à des illustrations de très très haute volée.

Chronique de Stéphane Berducat

© Philéas, 2021.

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