FUMÉE

Fumée de Chadia Loueslati et Nina Jacqmin, c’est un livre qui nous hante longtemps après sa lecture, un one shot édité par Marabulles à la fois beau, poignant et terrifiant.

L’opus réalisé par deux fumeuses respire le vrai, raconte judicieusement l’engrenage et l’addiction. On s’aperçoit très vite que son autrice maîtrise son sujet et pour cause, elle a vu de près les ravages suscités par ce fléau.

D’emblée, elle nous interpelle avec une pertinente citation d’Hippocrate qui engage la réflexion.

Pour gagner en distanciation, elle a choisi un personnage masculin que l’on accompagne au fil des pages. Sans moralisation, elle brosse le portrait d’un malade qui comme beaucoup a commencé le tabac à cause d’un désir d’appartenance à un groupe et qui progressivement est devenu dépendant à un poison. On est alors spectateurs d’une inéluctable descente aux enfers, on assiste aux drames que notre personnage principal aurait pu éviter, et à toutes les petites défaites qui pourrissent son quotidien et qui le mènent à une fin tragique.

Avec finesse, la narratrice nous entraîne dans un récit muet dans lequel l’émotion prend la place des mots et il est bien difficile de ne pas avoir une larme à l’œil lorsque l’on compulse cet ouvrage qui nous prend aux tripes. Grâce à ce parti pris intelligent, elle rajoute de l’universalité et dépasse la barrière de la langue. Elle s’autorise uniquement quelques onomatopées choisies et répétées qui insistent sur le caractère sournois d’un mal qui gagne lentement du terrain.

Dans ce livre dessiné, on perçoit parfaitement la détresse du fumeur mais également celle de son entourage qui ne comprend pas toujours, se sent totalement impuissant et est finalement terrassé par la tristesse.

 La bédéiste a imaginé des images fortes dont le puissant impact visuel nous retourne complètement.

On est absolument chamboulés et conquis par l’illustratrice Nina Jacqmin qui nous avait charmés et impressionnés avec sa prestation graphique époustouflante dans  La tristesse de l’éléphant  aux éditions Les Enfants Rouges .

La scénariste a décidé de lui faire confiance, de lui offrir toute la place nécessaire pour créer à sa guise et elle a été bien inspirée. Elle apporte à un texte dur une douceur exceptionnelle, une délicatesse qui tranche avec la thématique.

Son dessin traditionnel au critérium, élégant et naïf, nous embarque et nous enchante.

Pour la mise en couleur de cet album elle a appliqué des tons poussiéreux, noir, blanc et gris qui collent formidablement au propos et à la nicotine qui encrasse et ternit tout ce qu’elle approche. L’ensemble est à la fois sobre et épuré parfaitement dosé et enrichi de quelques rares touches colorées qui subliment l’objet.

Fumée est une claque, un choc garanti, l’alliance magique entre un script mûri et des illustrations de très très haut niveau. Bravo mesdames !

Chronique de Stéphane Berducat.

©Editions Marabulles, 2022.

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