MELVILLE L’histoire de Ruth Jacob

« Il y a mille et une manières de raconter une histoire. Tout dépend de son narrateur, de son interprétation, de ce qu’il choisira de retenir comme essentiel ou non à son récit » déclare le protagoniste de ce nouvel opus de la série « Melvile » … Alors après « l’Histoire de Samuel Beauclair », « l’Histoire de Saul Miller », voilà le volume conclusif de la saga de Romain Renard : « l’Histoire de Ruth Jacob ». Ces trois albums relatent la vie de la bourgade de Melvile et de ses habitants depuis sa fondation jusqu’à sa destruction de façon non linéaire mais chorale (chacun des ouvrages peut être lu indépendamment mais ils se répondent et se complètent). Ce dernier tome, le plus long de tous (400 pages), paru aux éditions Le lombard est aussi le plus abouti et permet, au choix, d’achever le puzzle ou d’entrer dans la série …

On prend le temps pour y entrer dans le récit ! Six ans séparent la sortie du tome 2 et celle du 3 et 25 ans se sont écoulés depuis que le héros, Paul Rivest, s’est rendu à Melvile pour la dernière fois. En ouverture, durant une trentaine de pages quasi muettes, nous sommes dans sa voiture. D’emblée, tandis que la route monotone défile, l’ambiance se met en place : ce village est niché dans des forêts, loin de tout et presque hors du temps, il n’y fait guère jour et il y pleut beaucoup… Nous sommes tout de suite intrigués : pourquoi Paul éprouve-il autant de réticence à se rendre dans le village où il passait ses étés, enfant, dans la maison de sa grand-mère ? Quel secret cache-t-il ?  Le mystère s’épaissit quand, mandaté par sa mère pour signer la vente de la maison de ses ancêtres à la compagnie d’électricité constructrice du barrage qui noiera le village, il découvre avec stupéfaction chez le notaire qu’ils sont héritiers des terrains de la scierie Tréjean, l’entreprise autrefois florissante qui assurait la prospérité de la région. Il va alors mener son enquête, le lecteur à sa suite …

Il y a donc du polar dans « l’Histoire de Ruth Jacob » d’autant que visiblement le retour de Paul au pays ne laisse pas les habitants indifférents et que certains vont même jusqu’à bruler sa maison familiale pour le décourager de poursuivre ses investigations. Mais il y a aussi du fantastique : Paul était un lecteur assidu de Stephen King à l’adolescence et l’on retrouve, comme en miroir, l’atmosphère de « Salem’s Lot » dans ce récit où l’on ne sait si les visions du héros sont réelles ou fruit de son imagination, où l’on nous narre la fin d’une communauté rurale et le retour aux lieux de l’enfance sur fond d’incendie. Enfin, il y a surtout de superbes histoires d’amour dans un va et vient entre deux époques : celle de l’été du grand incendie, vingt-cinq ans auparavant, et celle de l’enquête, de nos jours. On découvre ainsi des relations naissantes et d’autres maudites :   la romance entre Paul et Beth est porteuse d’espoir tandis que l’idylle entre Paul et de Ruth Jacob, ce premier amour qui marque à jamais, est frappée du sceau de la tragédie tout comme l’histoire d’amour de la grand-mère et que les relations filiales sont, elles aussi, dignes des drames antiques. Le récit atteint alors une grandeur épique soulignée sans doute par les noms bibliques des personnages et le « flou » qui caractérise les lieux (on semble être dans le Nord Canada mais cela pourrait se dérouler ailleurs).

Si la trame narrative est riche alors que dire du graphisme ? Romain Renard joue beaucoup avec les tons sépia/orangés et les bleus sombres pour distinguer les époques et les états d’âme des personnages : à la divine idylle estivale avec la solaire Ruth durant l’année 1987 sont dévolus les tons chauds tandis que les regrets, les errements et la tristesse sont caractérisés par les couleurs froides rendant le récit à la fois poignant et lisible. Le passage d’une époque à l’autre se fait de façon fondue grâce aux lumières et à la technique utilisée par l’auteur : du fusain rehaussé de feutre colorisé ensuite numériquement. Il s’affranchit des cases et des bulles et utilise souvent des illustrations pleine page. On a parfois l’impression d’avoir sous les yeux des œuvres du photographe pictorialiste Leonard Missonne et cela crée une impression paradoxale de réalisme et d’étrangeté…

Melvile est une œuvre multi-dimensionnelle car Romain Renard, musicien reconnu, a doublement soigné la B.O de son dernier opus. La jeune Ruth s’amuse en effet à enregistrer de fausses émissions de radio sur des cassettes qu’elle ponctue des hits de l’époque embarquant le lecteur dans un voyage nostalgique au rythme de Bowie, Springsteen, the Cure ou Tears for fears ; de plus, on peut également choisir d’accompagner sa découverte de l’album en écoutant les morceaux expressément composés par le dessinateur pour en accompagner la lecture et disponibles sur le site Melvile.com. Chaque musique est ajustée en regard des pages. On peut enfin prolonger l’immersion grâce à la lecture des « chroniques de Melvile » parues concomitamment au tome 3 (c’est le recueil sur lequel Paul tombe durant son enquête qui révèle sous forme de nouvelles certains des non-dits de Melvile ) , assister à la tournée des concerts ou bien jouer au Cluedo et élucider le meurtre d’Emmanuel Tréjean avec le jeu qui devrait sortir !

Romain Renard avait déjà prêté ses traits à l’un des protagonistes du Tome 1 : Samuel Beauclair. Ici, il semble donner la clé de sa démarche à travers le personnage de Beth qui va guider Paul dans ses recherches. Artiste protéiforme, cette dernière a inlassablement représenté sa ville : « je n’ai fait que ça depuis des années. La dessiner, la peindre, la sculpter … Et maintenant tout va disparaître. Dans quelque temps plus personne ne se souviendra qu’il y a eu un monde ici ? J’aurai passé ma vie à dessiner un fantôme en devenir » ; mais, lui, l’immortalise en en faisant finalement le personnage principal de sa série, en   l’encrant et l’ancrant grâce aux cartes et à l ’arbre généalogique en pages de garde.

L’auteur a déclaré « un livre, c’est un monde » ou encore les livres « ce sont des boîtes à imaginaire qu’on habite le temps de la lecture ». Avec Melvile, il a créé en dix ans et mille pages une véritable galaxie ! La ville résonne bien au-delà de la lecture …. On a envie de bousculer notre confort de lecteur et de jouer avec les musiques et l’ordre des volumes dans une expérience sans cesse renouvelée !  Melvile restera sans doute pour longtemps le « grand œuvre »de Romain Renard. Cette série figure désormais dans mon Panthéon ! je vous conseille de la lire absolument en attendant la sortie du film d’animation pour adultes coréalisé avec Fursy Tessier (« J’ai perdu mon corps ») en 2024.

Chronique de BD Otaku

©Le Lombard, 2022.

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