Un général, des généraux?

Un général, des généraux ? Un album paru en ce début d’année aux Éditions Le Lombard qui moi m’a bien éclatée. Le sujet est pourtant tout ce qu’il y a de plus sérieux. Il éclaire un moment clé de notre histoire en relatant les évènements liés à l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle et à l’avènement de la 5ème république en 1958. Mais ce qui est nettement moins sérieux, c’est la façon dont il a été traité par, non pas un quarteron, mais par deux artistes, duettistes talentueux du 9ème art.  

Ajoutez à un scénariste à la verve corrosive, Nicolas Juncker, un dessinateur, François Boucq, qui avec l’énergie de son trait, son sens du mouvement et son incroyable facilité à croquer des trognes plus vraies que nature vient encore amplifier le côté grand-guignolesque de la situation et nous voilà plongés au cœur même d’un inénarrable vaudeville aux rebondissements plus incroyables les uns que les autres. On se croirait chez Feydau, Courteline ou les tontons flingueurs. Et pourtant … tout est véridique !

À Alger, « les carottes sont cuites ». 

Mai 1958, tentative de putsch à Alger. Conséquences ? Fin de la IVème république et avec le retour du Général De Gaulle au pouvoir, avènement de la Vème. Mais comment en est-on arrivé là ? Le général, retiré des affaires, menait alors une paisible retraite à Colombey. Oui mais voilà, à Alger, un élément parisien va mettre le feu aux poudres. Situation politique instable, constitution d’un énième gouvernement dont le nouveau président du conseil, Pierre Pflimlin serait prêt à dialoguer avec les indépendantistes. C’en est trop pour les colons partisans de l’Algérie française qui se vont se soulever.  Et les généraux dans tout cela ? Eh bien quelque peu dépassés par les évènements, c’est un doux euphémisme, ils vont peu à peu se ranger du  côté des Algérois. Alger versus Paris, on est au bord de la guerre civile.

L’album fait le récit de ce mois de mai où ça cafouille de tous les côtés. À Alger, où les généraux vont dans l’urgence et la précipitation, prendre mauvaise décision sur mauvaise décision mais aussi à Paris où Pflimlin donne les pleins pouvoirs au général Salan alors commandant en chef en Algérie avant de les lui retirer ce qui précipitera Salan dans le giron des insurgés qui entre-temps avaient créé ni plus ni moins qu’un comité de salut public de l’Algérie française, comité qu’avait déjà rejoint le général Massu, populaire auprès des colons pour avoir gagné la bataille d’Alger l’année précédente.

Alors, « appelé par la nation », surgira l’homme providentiel, le général …

Le marionnettiste impertinent  

Nicolas Juncker, auteur complet ou scénariste, c’est selon, je l’ai découvert en 2020 à la parution aux Éditions Casterman de« Seules à Berlin »  un album absolument bouleversant qui nous raconte le destin croisé de 2 femmes, l’une allemande, l’autre russe lors de la chute de Berlin. Nicolas Juncker a fait des études d’histoire et ça se sent dans les thèmes abordés et dans sa rigueur, même quand il traite son sujet avec humour.

Et là, de l’humour, il y en a à revendre tant dans le traitement scénaristique que graphique de cette (non) épopée politico-militaire. Une longue première partie est consacrée aux péripéties des généraux croulant sous leurs médailles : Salan, Massu et les autres. Ce qui est particulièrement savoureux, c’est le contraste entre la frénésie des différents protagonistes et le calme olympien pour ne pas dire jupitérien de De Gaulle retiré à Colombey qui promène son chien, beurre ses tartines, lit le journal, ne dit rien. Il ne sortira du silence et de sa retraite qu’à la page 94 lors d’une allocution télévisée. La dernière partie marquera le grand retour du Général sur le devant de la scène avec entre les deux, le rocambolesque épisode du parachutage en Corse, point de bascule psychologique en métropole. Les dialogues aux petits oignons, les situations cocasses s’enchaînant à un rythme effréné nous offrent une bonne bouffée de protoxyde d’azote.

L’homme qui dessine plus vite que son ombre

François Boucq, ce dessinateur virtuose, grand prix d’Angoulême 1998, n’est pas en reste avec son talent de caricaturiste qui lui permet de capter le langage corporel et la personnalité de chacun. Je pense notamment à Massu ou encore Salan croqué à la De Funès. Il a déclaré, je le cite, « J’ai respecté le scénario à la lettre, ce qui m’arrive très peu souvent. » Après lecture du synopsis dialogué d’une quarantaine de pages du scénariste, avec son énergie, son sens aigu du découpage et du cadrage, il s’est attaqué à la mise en scène et la direction d’acteurs, ce qu’il affectionne tout particulièrement.

Outre le dessin proprement dit, l’encrage, la colorisation réalisée avec le fiston Alexandre sont, comme c’est toujours le cas avec François Boucq, d’une grande profondeur et de toute beauté.

Au final, vous m’avez compris, on tient entre les mains un album d’une drôlerie féroce qui fleure bon la jubilation très communicative des auteurs. La symbiose entre l’écriture de Nicolas Juncker et le dessin de François Boucq fonctionne à merveille pour le plus grand plaisir du lecteur.  A quand le prochain album ?

Chronique de Francine Vanhée.

©Le Lombard, 2022.

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