Chez toi

« Chez toi », roman graphique paru en 2021 chez Casterman, ce n’est pas juste un album de plus sur les réfugiés. C’est beaucoup plus que cela. D’abord, parce que ce projet collaboratif est féminin à 200 %. Les parcours de plusieurs femmes se croisent : les femmes enceintes migrantes ; le personnel médical, sages-femmes, médecins ; les anthropologues, qui ont étudié les relations entre ces groupes ; et la talentueuse dessinatrice, Sandrine Martin, qui a su traduire en finesse ce projet de recherche en BD.

En se rendant en Grèce, elle s’est nourrie de rencontres pour tisser une histoire autour de deux personnages, Mona, femme enceinte syrienne en transit, et Monika, sage-femme grecque travaillant chez Médecins du monde. Mona rêve de l’Allemagne et d’un foyer pour élever son enfant au côté de son mari. Monika aimerait plus d’indépendance, vis à vis de sa chef gynécologue, de son mari si distant, de sa belle-mère…

Bien loin de l’appitoiement, l’album effleure de nombreuses problématiques qui s’avèrent universelles : violences obstétriques, abus des passeurs, bureaucratie… Très actuel, il éclaire d’une lumière crue les conséquences des politiques européennes : limitation de l’immigration, fermeture des frontières, camps, atteinte à la liberté de circulation laissant hommes, femmes et enfants affronter le froid, la faim, et les risques immenses des traversées sur des bateaux de fortune. Mais aussi la précarité des Grecs ayant subi de plein fouet la crise économique.

Pour autant, c’est un album empli de tendresse et de poésie, puisque la narration est basée sur le récit de la future mère à son bébé. Par exemple, elle lui dit :  » je te montrerai la carte du monde, des destinations exotiques. » Lui raconte son voyage de la Syrie à la Grèce  » avant que celui ci ne devienne un récit formel et froid pour le dossier de la demande d’asile « . Trouve la force pour qu’il ait un  » chez soi « .

Le travail des anthropologues se perçoit à travers la retranscription de modèles patriarcaux, mais aussi de toute la palette des besoins, des besoins fondamentaux – se nourrir, se loger, se chauffer, être en sécurité, puis être soutenu, aimé, libre, jusqu’au besoin d’accomplissement.

C’est un roman graphique dessiné avec grand soin. Le crayonné, détaillé, se décline en camaïeux de bleu, avec des touches de couleur propres à chaque personnage : rouge pour Mona, orange pour Monika. La dominante de couleurs froides renvoie à la tristesse et à la fragilité de la situation. L’héroïne décrit son quotidien et celui d’un autre immigré comme  » fait du même gris d’exil « . Mais à la peine se mêlent espoir, joies fugaces de l’amitié, nostalgie des proches et du pays quittés… La douceur se glisse dans tous les subtils détails qui rendent compte du quotidien : la nourriture partagée, la présence des enfants, les gestes de solidarité…

Le croisement des fragments de vie de Mona et Monika offre une mise en perspective où tout n’est pas noir ou blanc. Les deux femmes ont leur lot de larmes, leurs moments de doute, d’abattement. Mais la force de ces femmes est dans l’entraide, l’écoute, la capacité à se projeter, à se dépasser. Mona, durant son attente en Grèce, devient elle-même bénévole pour aider d’autres femmes. Monika, aidera et suivra Mona jusqu’à son accouchement. Un récit brûlant d’actualité, une indispensable bouffée d’humanité.

Chronique de Mélanie Friedel – Huguet

© Casterman, 2021.

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