Le poids des héros

Je ne dirai pas que c’est un chef d’œuvre tellement l’expression employée à tort et à travers me semble galvaudée. J’aimerais trouver le mot juste car juste est le terme qui définit le mieux Le poids des héros, cet album graphiquement époustouflant de David Sala qui vient de paraître chez Casterman. La virtuosité graphique du dessinateur éclate dans chaque planche, à chaque case et se fait narration. Rassemblant ses souvenirs d’enfant, d’adolescent, puis de jeune adulte, brossant le portrait saisissant d’une époque révolue, les années 70-80, il nous raconte avec justesse et sensibilité une histoire ou plutôt des histoires : celles de ses deux grands-pères espagnols républicains, héros et hérauts de la liberté dont les traumatismes l’ont marqué à tout jamais, celle de sa famille, sa propre histoire enfin, celle d’un dessinateur devenu passeur de mémoire qui s’est construit à l’ombre de cet héritage lourd à porter et à la lumière de la figure bienveillante de sa mère.

David Sala, raconteur d’histoires, peintre de sa mémoire

L’auteur a su trouver le bon angle pour se raconter. Triant et scénarisant ses souvenirs, il a choisi de partir de son vécu, de ce qu’on avait pu lui dire et de nous livrer ce récit à travers son regard d’enfant et son imagination d’alors. Concernant ses grands-pères, il a travaillé à partir de deux types de témoignages, celui  reçu en direct de son grand-père paternel qu’il a bien connu et dont il possède un film, et puis les témoignages indirects pour ce qui est de l’histoire de son autre grand-père, Antonio, qu’il a très peu connu puisqu’il n’était âgé que de 3 ans à sa mort. C’est donc par la voix de sa mère qu’il nous contera son histoire. À la mort de celle-ci, devenu à son tour dépositaire de cette mémoire, il va reprendre le flambeau et honorer leur courage, leur engagement, leur histoire héroïque et le prix qu’ils eurent à payer en les faisant revivre dans cet album.

Les images pour le dire

Cet album est un véritable choc graphique dans lequel l’artiste varie les techniques, aquarelle, gouache, pastels, lavis pour être au plus près de la représentation mentale et du ressenti du petit garçon qu’il était et être vrai dans l’émotion en mettant en œuvre avec talent son savoir-faire d’illustrateur jeunesse. On passe du net au flou avec des effets de sfumato suivant les fluctuations de la mémoire. Si le récit principal est réalisé à l’aquarelle, l’utilisation de la gouache et des couleurs pures très vives sans tracé préalable pour les scènes de camp n’en fait d’autant mieux ressortir la violence, l’humiliation subie, l’horreur. Il en va de même pour l’illustration des cauchemars liés à la disparition tragique d’un de ses camarades. Pour la scène d’introduction de son grand-père fuyant l’Espagne, il le brosse en héros cavalant dans le ciel avec des pastels très colorés. Alors on pense à Chagall, bien sûr mais d’autres influences très variées se font sentir tout au long de l’album : Franz Marc, Emil Nolde, David Hockey, Norman Rockwell aussi pour les scènes d’intérieur …

Une enfance à l’ombre des héros

Les deux premiers tiers de l’album sont consacrés à ses souvenirs d’enfance et l’histoire de ses  grands- pères donc, tous deux combattants républicains espagnols, réfugiés en France lors de la victoire de Franco et internés au camp d’Argelès-sur-Mer. Sur la couverture, on découvre le portrait d’un homme, portrait dont on apprendra l’incroyable histoire, qu’on retrouvera accroché dans le salon familial et reviendra tel un leitmotiv tout au long l’album. Ce portrait, c’est celui de son grand-père maternel Antonio Soto de Torrado, condamné à mort par Franco, incorporé dans l’armée française, fait prisonnier par les Allemands à Dunkerque et déporté à Mauthausen de 1941 à 1945 et c’est à travers lui que s’ouvre le récit. En clôture de ces 110 pages consacrées à l’enfance, viendra l’histoire de Josep Sala, son autre grand-père, qui ayant réussi à s’échapper du camp d’Argelès, combattra dans le maquis, frôlera lui aussi la mort à laquelle il échappera miraculeusement. 

Entre ces épisodes dédiés à ses ancêtres héroïques, on voit le petit David grandir dans une famille militante de gauche. Outre les évènements de la vie familiale, les repas de famille ou apéros avec des amis où l’on parle politique et au cours desquelles le père interprète Brassens à la guitare, le petit gone évoque les joies de l’enfance, pleine de jeux, de parties de foot, d’expéditions à vélo avec arrêt à la confiserie du coin, les moments de complicité et de chamailleries avec ses frères, la découverte des comics, les mercredis chez les grands-parents paternels et la tarte aux pommes …

Il nous offre également  aussi un formidable panorama de la pop culture des années 70-80 : la télé en noir et blanc et les charmes de l’antenne d’intérieur, la chaîne hi-fi, le magnétophone à cassette avec lequel il enregistre avec son frère les premiers tubes de hip-hop diffusés sur la radio libre régionale. Et puis cerise sur le gâteau, il nous peint un tableau extrêmement fidèle de l’esthétique de ces années-là où la sobriété n’était pas de mise, depuis la tenue vestimentaire avec les emblématiques pulls jacquard jusqu’à la déco inénarrable avec ses papiers peints psychédéliques à grosses fleurs ou motifs géométriques dans les tons jaune, orange, marron … Toute une époque ! Un vrai régal, une madeleine de Proust pour ceux qui, comme moi, l’ont connue !

Et les années passent …

Après un au revoir à ses grands-parents qui sonne comme un au revoir à son enfance, nous passons à la seconde partie du récit, celle de ses débuts de dessinateur à la fois auteur de bandes dessinées et illustrateur jeunesse. Les années collège et lycée sont expédiées en deux planches et c’est le jeune adulte qui vient d’intégrer la prestigieuse école Émile Cohl qui va poursuivre le récit. Bien des choses ont changé depuis l’enfance : le divorce de ses parents, la dépression de son père vont assombrir les années à venir. Aussi ses premières œuvres vont-elles traduire son côté sombre jusqu’à la parution de l’album jeunesse « La colère de Banshee » qui marquera graphiquement sa sortie du tunnel et son œuvre future. Exit les clairs-obscurs de Don Quichotte et place aux grands aplats de couleurs très lumineux sans l’ombre d’une ombre. Durant ce laps de temps on le verra assis à sa table de travail plancher sur ses premiers albums Replay, Nicolas Eymerich inquisiteur et One of us tout en conversant avec sa mère et évoquant ses enfants qui grandissent, cela par le biais d’un téléphone filaire, d’un téléphone sans fil, d’un portable, d’une webcam…  

En ouverture de l’album, on peut lire cette épigraphe de Romain Gary : « Lorsque vous écrivez un livre sur l’horreur de la guerre, vous ne dénoncez pas l’horreur, vous vous en débarrassez.» Pour conclure, j’espère qu’à travers ce magnifique album incontournable sur l’héritage familial, la mémoire et la transmission, hommage à ses grands-parents et à sa mère, David Sala, au sommet de son art, aura réussi à se libérer un peu de ce poids qui a marqué son enfance et fait de lui l’homme et l’artiste qu’il est aujourd’hui.

Chronique de Francine Vanhée.

© Casterman, 2022.

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