La femme surréaliste

« Les Marx Brothers sur un scénario de Salvador Dalí ». Une telle accroche ne peut que susciter une immense curiosité ! C’est l’incroyable cadeau que nous ont fait les éditions nouveau monde, en publiant en mai 2021 en bande dessinée  la femme surréaliste , un film jamais réalisé (après une 1ère édition chez Quirck Books en anglais). Le format BD est parfait puisqu’il permet de combiner une écriture humoristique et absurde, pouvant rappeler Boris Vian, et les codes de la peinture surréaliste. Et il réunit de nombreux talents. Dalí, devenu ami avec Harpo Brothers, avait échangé avec lui ses notes et croquis – des extraits et anecdotes sont présentés en fin d’ouvrage. Josh Franck, fan des Marx Brothers, a réalisé un fabuleux travail pour retrouver ces documents, collecter le maximum d’informations, réécrire le projet en scénario, faire appel au comédien Tim Heidecker pour compléter les dialogues et gags. Ce dernier a organisé une table ronde d’auteurs afin de trouver des idées. Et c’est par une annonce en Espagne que la dessinatrice surréaliste Manuela Pertega a rejoint l’aventure.

L’album commence fort, avec des pages introductives pour nous transporter au cinéma : affiche d’accueil dans une typographie de la belle époque nous demandant de ne pas parler ou fumer pendant la représentation, et d’ôter notre chapeau ; programme ; « courts métrages » (préface en 3 parties très riche pour retracer comment le projet a pu voir le jour, par Josh Franck, Tim Heidecker et Bill Marx, fils de Harpo Marx).

Les mots swinguent, le récit galope. En fil rouge, Jimmy, incarné par Harpo, à la tête d’un empire économique, fou de travail, mène une vie terne et superficielle. Il est fiancé à une femme exécrable, Linda, qui s’efface littéralement lorsque la femme surréaliste fait son entrée, mais luttera jusqu’au bout pour faire revenir Harpo auprès d’elle dans le monde conventionnel. Harpo lui préfère la vedette et son monde fantastique, mais reste tiraillé. Les autres Marx Brothers, Groucho et Chico, qui accompagnent la star énigmatique, interprètent des compères roublards, fidèles au genre comique qui les a fait connaître. Le scénario nous offre des scènes, dialogues et digressions très drôles et croustillants d’absurdité. Citons des musiciens avec des poulets sur la tête. Un bain aux huîtres. Jimmy se dédoublant en Harpo en jouant de la harpe…

On passe d’un découpage en cases classique à des pages déstructurées, où le cadre dégouline ; ou laisse place à des tunnels organiques, ou des vagues écumeuses serpentant sur les feuilles. L’ensemble reste harmonieux, la symétrie recherchée, en écho aux codes de l’art nouveau. La couleur vient et repart au gré des apparitions de la femme surréaliste, contribuant à la rendre libre et extraordinaire. Les contrastes et la vivacité des couleurs sont maximum au plus fort de sa présence, lorsqu’elle ouvre la porte à ses pouvoirs très spéciaux. L’imaginaire prend alors le dessus : mains démultipliées et animées, corps métamorphosés, yeux et bouches isolés, girafes roses parmi les convives d’une fête…

Dans la 3ème partie de l’album, les visuels surréalistes sont accentués, ainsi que la place donnée à la chanson. Conformément aux notes de Dalí, la lutte « culmine dans un procès dans lequel on ne peut savoir lequel des deux mondes est le plus absurde. » On retrouve les frères en avocats, façon Dupont & Dupont ou Laurel & Hardy dans un sketch hilarant.

En conclusion, une biographie axée sur l’amitié entre Dalí et Harpo nous fournit de précieux renseignements pour aller plus loin dans la connaissance autour de ce projet.

Ce très bel ouvrage constitue un ensemble remarquable, avec la mise en abyme d’une projection cinématographique et tous les bonus qui gâtent le lecteur. Les explosions graphiques sont un régal pour les yeux, l’histoire nous emporte. Si la couverture peut effrayer, et si l’album comporte sa part d’ombre, il est avant tout une invitation à laisser de la place aux rêves et à l’imaginaire, à savoir tourner les choses en dérision, à rire, se distraire, à préférer l’amour, puisque les empires finissent toujours par s’écrouler.

C’est au final un précieux apport au surréalisme.

Mélanie FRIEDEL – HUGUET

©Nouveau Monde Editions, 2021.

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