MONSTRES

Moi ce que j’aime, c’est les monstres ! Et quand, après plus de 15 ans de silence, un monstre sacré du 9ème art s’y attaque, le résultat ne peut être que monstrueux : monstrueux de maîtrise narrative, monstrueux de prouesse graphique, monstrueux dans tous les sens du terme. Monstres de Barry Windsor-Smith paru aux Éditions Delcourt est incontestablement l’un des albums qui m’a le plus marquée en cette année 2021.

1949, La maison des Bailey, ville de Providence, Ohio, samedi 11 juin

Le récit s’ouvre sur une scène extrêmement violente, une mère tentant de protéger son fils Bobby de la furie dévastatrice d’un homme éructant en allemand, son père.

15 ans plus tard, 22 avril 1964, nous retrouvons Bobby, âgé de 23 ans à Los Angeles dans le bureau de recrutement de l’armée américaine face au sergent McFarland. « Mâle blanc de moins de 30 ans, SDF, sans attaches », il est le candidat idéal pour servir de cobaye dans un projet classé top secret : le projet Prométhée. Lui, qui voulait seulement servir son pays va alors rejoindre Fort Sherman, bien loin d’imaginer ce qui l’attend jusqu’à ce 25 novembre 1965 qui mettra un terme à une tragédie qui avait commencé bien avant …

Le destin de deux familles qui vont s’entrecroiser tout au long du récit : celle des Bailey bien sûr mais également celle du sergent McFarland sans oublier Jack Powell … 

Un kaléidoscope vertigineux conjuguant action et émotions

Un mystérieux projet de l’armée américaine prolongement d’un programme d’expérimentations génétiques nazies, des traumatismes liés aux horreurs de la guerre ou à une enfance maltraitée, une histoire d’amour impossible, Thanksgiving, sixième sens … rien de bien original me direz-vous. Et pourtant, on tient là entre nos mains, une œuvre majeure, un véritable chef d’œuvre ! La force, la puissance de cette histoire résident dans la subtile combinaison de tous ces thèmes, pas seulement ces thèmes mais également des genres ainsi que la multiplicité et la variété des pistes narratives. Récit protéiforme non linéaire sur lequel planent les ombres de Mary Shelley et de Stephen King se déroulant sur plusieurs périodes, on passe du thriller psychologique à l’extrême violence et l’horreur absolue ce qui n’empêche de beaux moments d’accalmie qui n’en font que mieux ressortir une sensation d’immense gâchis. Récit choral où se complètent les différents points de vue des personnages principaux notamment à travers le journal intime de Janet, la mère de Bobby ou la matérialisation de Bobby adulte spectateur dans des scènes de son enfance.

L’auteur, par touches successives donne de l’épaisseur et de la profondeur à ses personnages révélant leurs failles et leur humanité et/ou monstruosité. Outre la monstruosité physique infligée à Bobby, on va croiser d’autres formes de monstruosités : monstruosité collective du projet, monstruosité par indifférence, par bêtise crasse, par lâcheté, par cruauté … Tout le monde ou presque a sa part de responsabilité dans cet engrenage et personne n’en sortira indemne.

De Hulk à Bobby 

Peintre et auteur de Comics dont la réputation n’est plus à faire, le Britannique Barry Windsor-Smith avait, entre autres, imposé sa patte aux univers de Conan le barbare, Daredevil, Wolverine et semblait avoir atteint les sommets avec l’excellent Weapon X qui n’est autre que le récit d’origine de Wolverine et les expérimentations inhumaines qu’il subit lors de l’octroi de ses griffes et son squelette d’adamantium. Mais ça, c’était avant …, avant Monstres.

Après s’être penché sur Wolverine, l’auteur s’est plongé dans un projet sur les origines de la force surhumaine de Hulk et les traumas de son enfance ayant influé sur sa personnalité. Faisant la part belle à la psychologie du personnage, il fut jugé trop sombre et refusé par Marvel dont il claqua la porte en 1991. C’est ce récit avorté, également refusé par DC, que Winsdor-Smith, quittant l’univers des super-héros, a remanié et développé pendant plus de 15 ans et qui aboutira à ce magistral pavé de 365 pages.

Encrage puissant tout en finesse, trait réaliste au service de la narration

Barry Windsor-Smith est ici au sommet de son art et conjugue avec brio virtuosité graphique et grande maîtrise de la mise en scène. Il nous livre d’époustouflantes planches en noir et blanc de facture classique fourmillant de détails tant au niveau des décors que des personnages très expressifs tout en apportant également un soin extrêmement minutieux au rendu de la texture, des imprimés des vêtements et de la chevelure de la mère de Bobby notamment. Ce soin, ce souci de véracité ancre le récit dans les périodes concernées que ce soit l’immédiate après-guerre ou les années 60 sans nuire aucunement à la narration qui demeure très fluide et dont le dynamisme prend toute sa puissance dans les scènes d’action. Notons au passage que le format généreux de l’album nous permet d’apprécier d’autant mieux le travail d’orfèvre de cet artiste incontournable du 9ème art. Chapeau maestro !

Extraordinaire par sa virtuosité scénaristique et graphique, extrêmement fort émotionnellement parlant,  Monstres fait partie des romans graphiques qu’on n’est pas prêt d’oublier ! Sous la violence et la noirceur pointe une humanité désespérée. Quel choc !

Chronique de Francine Vanhée


© Editions Delcourt, 2021.

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