Par la forêt

Quand l’auteur de No war décide de faire un bout de chemin avec celui du Reste du monde, ils nous entraînent tous deux dans un thriller social obsédant et mystérieux. Les superbes aquarelles de Jean-Christophe Chauzy viennent éclairer le récit sombre sorti tout droit de l’imagination d’Anthony Pastor dans l’album Par la forêt paru aux Éditions Casterman.

L’appel de la forêt

Une joggeuse qui disparaît dans la forêt, une jeune policière chargée de l’enquête qui, trois après les faits se refuse à lâcher l’affaire, des habitants de banlieue taiseux qui promènent leur chien, tout cela semble bien banal. Oui mais si je vous dis que cette jeune policière a quitté son appartement du centre-ville pour aller s’installer en banlieue dans le pavillon même de la joggeuse disparue, on quitte l’univers du cold case pour entrer dans une autre dimension.

« Dans la forêt , je cours … je me perds … je cours … je passe, frissonne. On me traque. Je cours. On me traque. Je cours. On me traque… Je cours. »

D’où vient cette voix qui tout au long de l’album vient rythmer les virées de la policière en forêt ? Serait-ce le rap qui s’échappe du casque qui ne la quitte pas, la voix de la disparue que d’aucuns disent entendre … ?  Et puis, il y a la mère de la joggeuse et le principal suspect de l’époque, un jeune marginal qui passe son temps à capter le chant des oiseaux (à moins que ce ne soit autre chose…) qui sont revenus élire domicile dans la forêt, persuadés que Lucie y est toujours … vivante ?

Dans la tête de …

Que se passe-t-il réellement dans la tête de la policière ? Qu’est-ce qui la pousse à s’identifier (ou pas) à la disparue, à se replier sur elle-même, s’emmurer dans le silence au point de rompre peu à peu le contact avec Killian son coéquipier avec qui elle était également en couple ?

Ce roman graphique n’est pas seulement un polar un peu étrange teinté d’onirisme, voire de surnaturel, il soulève des problèmes bien plus existentiels : l’isolement, le quotidien qui nous bouffe, l’anonymat dans lequel sont plongés ceux qui sont volontairement ou non relégués en banlieue comme aux bans de la société, la solitude, le manque de communication entre les êtres qui même quand ils se parlent, ne se comprennent pas sans parler du désenchantement du corps policier confronté à la réalité …

Une symphonie pastorale

Anthony Pastor est un auteur complet à qui l’on doit notamment 5 romans graphiques publiés chez Actes Sud l’An 2 dont Ice cream estampillé du label « Attention talent » de la Fnac en 2006 et Castilla Drive, prix du polar SNCF à Angoulême en 2013, avant qu’il ne rejoigne les Éditions Casterman pour un dytique composé des albums Le sentier des reines et La vallée du diable dont une intégrale va sortir ce mois-ci et enfin la série en 5 volumes No War. C’est la première fois qu’il délègue l’illustration à un tiers et évidemment, ce ne pouvait être que Jean-Christophe Chauzy avec lequel il partage une grande complicité. Et ça fonctionne ! Jean-Christophe Chauzy, à qui l’on doit une quarantaine d’albums dont l’excellente tétralogie Le reste du monde, surfant sur les creux,   avive la tension créée par le dialogue épuré d’Anthony Pastor grâce notamment à son découpage au cordeau. Le réalisme des personnages, les regards qui se répondent ou qui s’évitent et la gestuelle exacerbent les (non) relations entre les différents protagonistes. Tout est dans l’évocation, le sous-entendu. Le côté obsessionnel est admirablement rendu par la récurrence de la voix off, des traces de pas, d’un oiseau haut dans le ciel qui pourrait conférer au récit une coloration animiste ou chamanique. Les deux bédéistes jouent aussi sur l’alternance des sons suggérés ou bien réels et du silence lourd de non-dits. Les planches en couleur directe sont de toute beauté et témoignent une fois de plus de l’immense talent du dessinateur.

Sur la couverture, Lucie s’enfonce dans la forêt. La dernière planche entre en résonance avec cette illustration mais nous surprend et laisse la porte ouverte à la réflexion. Malgré la lumière, des zones d’ombres demeurent, ainsi en ont décidé les deux auteurs. Mais n’en est-il pas ainsi dans la vraie vie ?

Chronique de Francine Vanhée

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