Les fleurs de cimetière

Vivre sa vie … Pour Edmond Baudoin, ce serait plutôt peindre la vie, écrire la vie, danser la vie. Et c’est ce que, se dirigeant vers le crépuscule de la sienne, il fait avec toute la sensibilité et l’humanité qu’on lui connaît à travers un récit protéiforme Les fleurs de cimetière, paru comme nombre de ses autres albums à L’Association.

Le livre d’une vie

10 portraits,10 dates. Ce monument de 280 pages s’ouvre sur un « album photos » dans lequel Edmond Baudoin se représente de la naissance à aujourd’hui. Et nous voyons se succéder le bébé de 1942, l’enfant de 1950 et 1954, l’adolescent de 1958, puis retrouvons le jeune adulte de 1963 en 1972, 1980, 1998, 2009 avant que cette galerie de portraits ne s’achève sur un selfie de 2015. Et lui qui se dit « inabouti » se pose la question de savoir quand a lieu ou a eu lieu la vraie naissance.

« J’ai été fait par mes amours, par le dessin, mes amis, mes voyages, les paysages, les livres, la danse, les femmes, mes enfants. J’ai été fait par mes oui, par mes non. Par mes peurs, mes fuites, mes lâchetés, mes mensonges. »

L’artiste, pour qui la liberté n’est pas un vain mot, se raconte à travers son amour ou plutôt devrais-je dire ses amours – pour les siens, les femmes, les autres –  et ses passions que sont le dessin, l’écriture et la danse. Alors ce n’est pas la première fois bien sûr mais cette fois il va encore plus loin en abordant des sujets jusqu’alors restés dans l’ombre et notamment ses enfants à travers un croisement de regards : le regard qu’il porte sur eux mais également le regard qu’eux portent sur lui. Il se met à nu dans un récit sans complaisance, nous livrant ses questionnements, étalant ses contradictions.

« J’ai été fait par ma mère, mon père, mes frères, ma sœur, mes enfants, Nice, Villars, une rivière, des collines »

Après la série de portraits, on va voir se dérouler sa vie en accéléré, coté famille. Il sera question de sa mère, de son père et puis bien sûr de son frère Piero « le plus grand dessinateur du monde » ainsi que des lieux de son enfance si importants pour lui. 

« J’ai été fait d’abord par les femmes que j’ai aimées » 

Aile, c’est cette femme qui se penche sur son épaule tandis qu’il écrit et dessine cet album, son interlocutrice, sa muse, sa confidente. Elle est à la fois unique et multiple, composition de toutes les femmes que cet adepte du polyamour a aimées et qui l’ont aimé, les mères de ses enfants et les autres. C’est à travers la reproduction d’extraits de ses carnets qu’il va les faire vivre ou revivre en suivant le cheminement sinueux de la pensée et ses souvenirs, et qui dit carnets dit arbres majestueux, torturés qui envahissent toute la page et chorégraphient le récit.

De l’éloge de la poussière aux fleurs de cimetière

Si d’aucuns le voient comme une suite du Chemin de Saint-Jean (2002), cet album recelant des paysages parcourus depuis ce chemin situé derrière son village dans l’arrière-pays, c’est à Éloge de la poussière (2002)qu’il s’apparente le plus par son côté profondément intime d’abord, par sa construction ensuite. Le récit loin d’être linéaire, se défie de la chronologie. Il vogue d’une époque à une autre et mêle dessins, récits écrits à la main, tapés à la machine souvent ponctués de ratures et corrections, l’auteur considérant que c’est la main qui donne de la vie au texte. On y trouve également des extraits littéraires des écrivains qu’il affectionne, des fragments commentés de ses livres précédents, des portraits de lui réalisés par d’autres et, véritables uppercuts rompant le noir et blanc, quelques compositions en couleur.

Un artiste plasticien du 9ème art, croqueur de vie sur le motif

« Moi, j’ai quitté la comptabilité pour dessiner… pour aller dans le rêve… pour continuer l’enfance… » déclare-t-il à la fin de Piero (1998), album révélant l’extraordinaire complicité qui le liait à son frère et c’est au moment même où ce frère quittait le milieu artistique qu’Edmond Baudoin y entra assez tardivement afin de prendre le relais. Et, excusez du peu, en 40 ans, cet artiste prolifique avoisine la centaine d’ouvrages à son actif. 

« C’est debout, dans une rue, un jardin, sur une place, le carnet dans une main, le pinceau dans l’autre que je fais la plupart de mes dessins et portraits. » Cette nécessité de dessiner debout est liée à son rapport au corps en mouvement, à la danse. Il a besoin de sentir le déplacement de son corps induit par le mouvement du poignet tandis que le pinceau se déplace sur la feuille.

Edmond Baudoin : l’homme au pinceau et à l’encre de Chine, mais pas seulement…

Si le titre Les fleurs de cimetière fait songer à la mort, l’album lui est un hymne à la vie d’un homme qui a toujours voulu « aller voir après le virage, là où les trains disparaissent ». Un album testamentaire ? Peut-être … Un album puissant, passionnant, déroutant, sûrement. A découvrir absolument !

Chronique de Francine Vanhée.

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Ju dit :

    Passionnant merci pour la découverte 🙂 hésites pas à venir faire un tour sur mon site Intel-blog.fr et à t’abonner si ça te plaît 😀

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