UN AVION SANS ELLE

L’adaptation d’œuvres littéraires en bande dessinée a le vent en poupe. Il n’est que de songer aux cinq albums consacrés à « 1984 » sortis en rafale cette année ou aux multiples variations sur « Moby Dick » par Eisner, Gillon, Chabouté, Alary, Desprez, Lomaev ou encore Sienkiewicz. Certaines maisons d’édition y consacrent des collections entières telle Delcourt avec « Ex-libris » et d’autres, toute récentes comme Philéas, en font leur fonds de commerce.

Dans un tel contexte, les livres de Michel Bussi traduits en 36 langues et vendus à plus de 10 millions d’exemplaires, ne pouvaient qu’intéresser les éditeurs de bande dessinée. Après « Mourir sur Seine » en 2018, « Nymphéas noirs » en 2019, « Gravé dans le sable » en 2020 voilà donc que paraît aux éditions Glénat l’adaptation du plus grand succès de cet auteur populaire : « Un avion sans elle » avec Fred Duval et Nicolaï Pinheiro aux commandes. S’agit-il d’une simple mise en images ou bien d’une véritable recréation ?

LE ROMAN DU SUCCES

23 décembre 1980, un avion de ligne s’écrase dans le Jura. Tout le monde meurt carbonisé sauf un bébé de 3 mois éjecté par miracle de la carlingue. Deux familles se disputent la miraculée que les médias ont baptisée « Libellule » et, comme les tests ADN n’existent pas encore, nul moyen de savoir s’il s’agit d’Emilie Vitral petite-fille d’un modeste couple de vendeurs de frites dieppois ou de Lyse-Rose de Carville héritière d’un richissime capitaine d’industrie. La justice doit trancher et, contre toute attente, « attribue » le bébé aux Vitral. Les Carville ne s’avouent pas vaincus et engagent un détective privé, Crédule Grand-Duc pour enquêter sur l’affaire. Il va y consacrer 18 ans de sa vie et consigner ses investigations dans un carnet qu’il va léguer à Lylie avant d’être mystérieusement assassiné …

Je n’avais jamais lu Michel Bussi avant de le découvrir grâce au « Nymphéas noirs » de Duval et Cassegrain et d’enchaîner avec la lecture de plusieurs titres. Si je comprends l’engouement qu’il peut susciter car c’est un formidable raconteur d’histoires, un véritable roi du twist, héritier de Dickens ou Dumas pour ses fins de chapitres haletantes et ses publications par épisodes dans des quotidiens, je ne suis cependant pas totalement conquise par ses romans et en particulier par son plus grand succès à ce jour (1, 2 million d’exemplaires vendus). Quels griefs ai-je à l’encontre de cette œuvre, me demanderez-vous ? Eh bien tout d’abord je lui reproche d’être trop longue : « Un avion sans elle » est un pavé de 570 pages dont un bon tiers aurait pu être élagué. Les fausses pistes s’y multiplient à l’excès pour faire durer artificiellement le suspense et l’intrigue s’en trouve malencontreusement délayée.  Ensuite, le style dans lequel est écrit le journal de Grand-Duc est vraiment pompeux et même si cela permet de caractériser le personnage, c’est assez fastidieux à lire. De la même façon, les monologues intérieurs d’Emilie sonnent faux. Mais ce qui me gêne le plus c’est le portrait psychologique des protagonistes : l’héroïne est inexistante et les autres stéréotypés. Les riches sont des méchants-vilains-pas beaux horriblement malhonnêtes et calculateurs tandis que les pauvres ont pour eux la beauté  mais aussi l’intelligence du cœur …On a parfois l’impression de se retrouver dans  un film de Chatilliez mais pas sûr qu’ici la caricature soit réellement voulue …. En revanche, je reconnais un vrai talent à ce géographe de formation pour l’évocation des paysages qu’il s’agisse de la ville de Dieppe et de son quartier du Pollet ou du Mont St Odile (devenu le mont Terrible) et des forêts du Jura.

DE L’ADAPTATION A LA RECREATION

Si Fred Duval n’avait pas été à nouveau au scénario, je crois que j’aurais donc passé mon chemin … Or, s’il a respecté l’œuvre en en maintenant la double temporalité et le rythme lent sur 18 ans (le récit de Grand-Duc) et très rapide sur quelques jours (la recherche de Lylie par Marc) ; s’il a également gardé le double suspense autour d’une héroïne qui est au centre de l’intrigue sans en être le moteur en nous faisant nous interroger sur sa filiation mais aussi sur le but de ses déambulations dans Paris, il s’est vraiment approprié le roman.

Il l’a tout d’abord élagué : l’histoire parallèle de l’épouse de Nazim qui mène une contre-enquête est supprimée, il y a moins de meurtres, des personnages secondaires gagnent en importance aussi en condensant d’autres comme Lucile Moraud la journaliste de « l’Est républicain ».

Ensuite, en bon historien qu’il est,  Duval a insisté sur le cadre et l’époque. La ville de Dieppe au début des années 1980 acquiert plus d’importance encore que dans le roman. De nombreuses planches sont consacrées au quartier du Pollet et on a une véritable mise en contexte historique : on aperçoit Giscard conversant avec les de Carville dans un flash-back qui n’existait pas dans l’œuvre source, on voit les affiches de la campagne présidentielle et  la liesse populaire lors de la victoire de Mitterrand ou du quart de finale France-Brésil … Duval récrée avec talent des instantanés d’une époque qui trouvent des échos chez le lecteur. 

Enfin, le scénariste propose une version beaucoup moins bavarde que le roman. D’abord parce qu’il aurait été très fastidieux d’avoir des planches entières de « talking heads » et surtout parce que son travail sur les silences — il propose de grandes vignettes d’ambiances et de décors et des pages muettes d’une grande force — , permet de mettre ainsi davantage en relief les morceaux conservés de dialogues, la lettre de Lylie, les messages vocaux et les extraits du journal de Grand-Duc en voix off.

INTERPRETATIONS GRAPHIQUES

Duval a donc épuré et œuvré dans le sens d’une plus grande lisibilité, brillamment épaulé en cela par Nicolaï Pinheiro qui a travaillé près de deux ans sur cette adaptation.  

Ainsi le passage d’une époque à l’autre et d’un mode de narration à l’autre demeure très compréhensible grâce au code couleur adopté par le dessinateur : cartouche sur fond beige moucheté à la manière des pages d’une vieux livre pour le carnet de Grand-Duc, cartouches bleus ou roses ou verts pour les monologues intérieurs contemporains, couleurs assourdies pour les années 1980 et très vives pour 1998.

S’éloignant de son style habituel aux cadrages resserrés et plans très rapprochés, Pinheiro « dézoome » et utilise grandes vignettes et vues aériennes ou plans d’ensemble pour ancrer l’histoire dans son contexte socio-culturel. Les lieux sont parfaitement et minutieusement retranscrits après des repérages à Dieppe et Paris. Si le diable est dans les détails, il reçoit l’absolution ! Des panneaux d’affichage pour Eurodisney comme cela s’appelait alors en passant par les best-sellers littéraires du moment (Mary Higgins Clark ou le « Dora Bruder » de Modiano) , les posters des groupes à la mode ( Nirvana, Pearl Jam,  R.E.M …) ou le Nokia 5110  jusqu’au modèle de Macintosh bleu turquoise qui faisait fureur à l’époque, tout est authentique et le dessinateur adopte presque le rôle d’un accessoiriste de cinéma !

Mais Pinheiro ne se contente pas de cette approche quasi naturaliste, il utilise de nombreux symboles (les corbeaux du parc, les statues du cimetière) ainsi que  des références cinématographiques : l’affiche d’« Il faut sauver le soldat Ryan » placardée sur les abribus quand Marc se lance à la recherche de Lylie,  mais surtout le David Lynch de « Blue Velvet » pour la scène de la découverte de l’assassinat du détective avec  la focalisation sur les libellules ou bien le Kubrick de « Shining » pour celle du parc aux jumelles énigmatiques. Le dessinateur adopte également une palette de couleurs chatoyantes presque  fauviste parfois par son côté tranché qui peut paraître paradoxale pour un roman noir.  Mais ce côté chaleureux rappelle à la fois la lumière qui baigne les lieux de prédilection de l’impressionnisme et surtout la tonalité des romans de Bussi qui finissent sur des happy end.

Le tour de force du dessinateur est assurément sa caractérisation des personnages. Ces derniers ne sont plus réduits à des idéotypes et gagnent littéralement en épaisseur par un trait tout en volume  avec un rendu quasi sculptural. Même si Mathilde de Carville a de faux airs de Christine Lagarde, elle est humanisée. On comprend bien davantage son obstination à ne pas lâcher l’affaire pour ne pas sombrer dans la tristesse et sa difficulté à faire son deuil. Ses regards sont très expressifs tout comme ceux de l’héroïne dont on comprend les déchirements et la crise identitaire à travers toute la palette d’émotions contradictoires qui passent sur son visage cadré en gros plan dans les scènes du parc, du bar, ou de la clinique. L’on perçoit enfin très bien l’anorexie traumatique de Malvina par ses attitudes infantiles ou son accoutrement et on assiste à la déchéance de Crédule Grand-Duc : on le voit vieillir, grossir et s’affaisser sous le poids de sa frustration et de sa culpabilité. Le dessin confère au récit une dimension tragique qui n’était pas présente et le trait semi-réaliste permet de croire à l’histoire.

Si l’œuvre de Bussi constitue une vraie manne pour les éditeurs et si les adaptations de ses romans se multiplient, ce n’est pas toujours avec une égale réussite… A l’adaptation trop sage (voire paresseuse pour le scénario) de « Gravé dans le sable » répondent les appropriations de Fred Duval qui a su dans « Nymphéas noirs » comme dans « Un avion sans elle » trouver des dessinateurs avec une patte graphique capable de sublimer les romans dont il a conservé « l’essence et les sens ». Il épure, condense, gagne en efficacité et en fluidité mais aussi en nuances en gommant un certain manichéisme et en insistant sur le contexte socio-culturel.  Le trait de Nicolaï Pinheiro ajoute, quant à lui, un supplément d’âme aux personnages d’«Un avion sans elle » et ses choix de couleurs anticonformistes donnent véritablement un nouvel éclairage à l’intrigue. Les fans de Bussi y trouveront assurément leur compte (ce qui n’avait pas été le cas pour la série TV) et ceux qui n’ont pas lu l’œuvre se laisseront happer par cette « road Bd » qui, comme l’œuvre source, est un véritable « page turner » mais acquiert à la fois profondeur et dimension poétique. Un excellent album, à la fois percutant et divertissant. On aurait tort de bouder son plaisir …

Chronique de BD Otaku.

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