L’étreinte

Quand apparaissent sur une même couverture les noms de Jim et de Laurent Bonneau, l’alliance semble a priori surprenante. Le premier est un auteur à succès prolifique avec 90 albums au compteur, en tant que scénariste ou dessinateur, allant de la bd d’humour à la bd de mœurs. Le second, poly artiste plus confidentiel, est à la fois photo-vidéaste, peintre et bédéiste. Tous deux souhaitaient travailler ensemble depuis longtemps mais ne trouvaient pas de voie/ voix communes. C’est désormais chose faite avec une œuvre expérimentale et ô combien réussie : L’Etreinte parue aux éditions Bamboo dans la collection « Grand Angle » dont la musique intimiste ne saurait vous laisser indifférents.

C’est l’histoire d’un sculpteur prometteur, Benjamin. Il vient de passer de belles vacances à Cadaquès avec sa femme Romy. Sur le trajet du retour, alors que Romy est au volant, il fait défiler sur son téléphone les photos prises durant le séjour. Il s’arrête sur un cliché volé sur une petite plage au centre duquel une femme énigmatique est allongée sur le ventre, en train de lire. Cette inconnue le subjugue, il apprécie son attitude gracieuse qui semble l’inviter à la sculpter. Et puis soudain, il entend un crissement de pneu et relève la tête juste à temps pour voir une voiture les percuter de plein fouet.

Quand il se réveille à l’hôpital, il est miraculeusement indemne. Sa compagne, elle, est plongée dans le coma. Les jours puis les semaines passent … les nouvelles ne sont pas bonnes.  Pour tromper l’attente insupportable, Benjamin se raccroche à son art et à la photo de Cadaquès. Il décide de mener une enquête et de partir à la recherche de l’inconnue sur le cliché…

UNE TRAME A QUATRE MAINS

Jim et Laurent Bonneau ont au départ essayé d’œuvrer ensemble sur un projet traditionnel mais, comme ils l’avouent eux-mêmes, le « résultat semblait contraint ». Ils ont donc décidé d’inverser le processus habituel de création et cherché à se surprendre mutuellement. Quand traditionnellement l’écriture précède le dessin et le borne, ils ont opté pour l’inverse : le dessin suscite l’écriture. Ils se sont lancés sans plan de départ et sans contraintes. Laurent Bonneau a apporté au projet son envie de mettre en scène son ami sculpteur Olivier Delobel à qui il avait déjà consacré un court métrage Chaque jour je me réveille en 2014 et une série de 66 portraits lors d’une récente exposition. Il l’a ainsi « croqué » en train de marcher, de sculpter, de téléphoner ou de prendre sa voiture… Jim a choisi, quant à lui, d’y faire figurer un cliché pris à la volée avec son portable lors de vacances en Catalogne : celui d’une femme inconnue lisant sur la plage dans une attitude presque posée. Ces deux arcs narratifs sont d’ailleurs mis à l’honneur sur les couvertures : la photo de Jim pour l’édition classique et le sculpteur et ses œuvres pour l’édition limitée.

Reprenant finalement le jeu du cadavre exquis littéraire, Bonneau et Jim ont beaucoup échangé et ajouté d’autres éléments : un accident de voiture, des références cinématographiques, des rencontres, une narration en voix off à la première personne… Dans un fécond « ping-pong » artistique tissant peu à peu la trame de l’œuvre, les deux auteurs agissent   finalement comme des sculpteurs qui taillent le marbre et dégrossissent sans savoir par avance ce que donnera la pierre.

« LE CŒUR DES HOMMES »

Malgré leurs apparentes différences, Jim et Bonneau partagent dans leurs œuvres le goût pour l’intime et des thématiques communes. Ainsi, ils dressent dans Une nuit à Rome et On sème la folie, le portrait d’une bande d’ adulescents qui peinent à grandir.

Dans les albums où Bonneau officie en tant qu’auteur complet, il affectionne comme Jim le monologue intérieur et les longues tirades introspectives entre amis. On retrouve cela dans le mode narratif choisi pour l’Etreinte. Une grande partie de la narration est prise en charge par le monologue intérieur de Benjamin et ses dilemmes et remords apparaissent grâce à ses conversations imaginaires avec Romy. Comme souvent dans les albums de Laurent Bonneau on a aussi de longues séquences muettes qui invitent le lecteur à s’immiscer et à donner son interprétation. Ceci permet alors une plongée dans « le cœur des hommes »…

Enfin, on retrouve ici comme dans  Le Regard d’un père, une réflexion sur la transmission et sur le rôle consolateur et mémorial de l’art. A travers les références à des artistes mythiques d’abord : Dali et Chagall qui immortalisèrent Gala et Bella, grâce ensuite à l’exposition de Benjamin consacrée à Romy qui lui offre une vie prolongée et démultipliée grâce à la reproduction obsessionnelle de bustes d’elle à des âges différents mais également grâce à la démarche plus « amateur » du mari de Marie-Yvonne qui l’a photographiée tout au long de leur vie commune dans des clichés publiés à compte d’auteur. Sur les planches originales de l’Etreinte,  avant la mise en couleur par ordinateur, on remarque l’utilisation de bichromie  : la voiture accidentée et les sculptures sont dessinées au crayon rouge et cela crée des connections souterraines.  L’art apparaît donc comme un moyen pour Dali, Chagall, Benjamin, Jean-Jacques, Jim et Bonneau de figer le temps, d’immortaliser et même de redonner vie dans une tentative – peut-être dérisoire – de contrer la mort.

LES CHOSES DE LA VIE

Les auteurs abordent en effet tous deux le thème du deuil et du manque dans Où sont passés les grands jours ?  et Le regard d’un père. Mais ce qui sous-tend profondément leurs albums c’est aussi le « memento mori ». Sans dogmatisme et sans emphase, ils rappellent chacun à leur façon, la fugacité de la vie et l’importance de profiter des « Beaux moments » et de dire à ses proches qu’on les aime avant qu’il ne soit trop tard. C’est l’un des leitmotivs de ce dernier album. Et c’est ce que souligne la référence aux Choses de la vie de Sautet dans la scène onirique et traumatique de l’accident dans laquelle apparaît Michel Piccoli. A la manière du cinéaste, Bonneau et Jim soulignent les choses anodines et fugaces dont on ne perçoit l’importance qu’une fois qu’on les a perdues…Ils s’attachent également, comme lui, à la confusion et à la complexité des sentiments qui sont formidablement retranscrits dans les dialogues, les non-dits et les visages expressifs des personnages. Enfin, c’est peut-être un hasard mais juste avant la parution de ce dernier opus, un film de Lionel Bergery s’intitulant lui aussi L’Etreinte est sorti avec une Emmanuelle Béart campant une veuve qui n’arrive pas à faire son deuil et à s’autoriser à vivre.

Si le livre renferme des références cinématographiques car Jim est un grand cinéphile, il ne faudrait pas non plus oublier que les deux artistes sont également vidéastes. Après plusieurs courts-métrages, Jim met enfin en scène son premier long, Belle enfant et la façon dont l’album a été construit s’apparente aux techniques du 7e art. Il fonctionne en effet par séquences tournées – pardon dessinées ! – dans un ordre complètement différent du montage final effectué par le scénariste. Certaines scènes « coupées » apparaissent même en appendice de l’édition limitée de Canal Bd comme autant de « bonus » dans un DVD.  Le découpage et le graphisme de Laurent Bonneau vont eux aussi dans ce sens : il aime dessiner d’après modèle vivant et fait ses castings à la manière d’un réalisateur. Il a d’ailleurs commencé par filmer son ami sculpteur dans les rues de Cadaquès pour le mettre en situation et ses crayons virevoltent comme une caméra. Il multiplie les angles de prise de vue et les plans et pratique souvent le travelling avant ou arrière pour donner du dynamisme aux conversations tandis que la multiplication de gros – voire très gros plans – permet au lecteur d’entrer en empathie avec le héros.

Et puis il y a un côté charnel et incarné qui renvoie également au 7e art. Laurent Bonneau qui a publié un recueil de croquis intitulé « Corps », s’intéresse à la représentation des corps. De la palette restreinte de couleurs qu’il utilise dans l’album (deux variantes de bleu, de rouge et de beige)  ressort particulièrement le pêche couleur peau : cette peau omniprésente et tant absente dans la quête du héros … Tel un chef opérateur qui choisit ses éclairages pour créer des ambiances et des atmosphères, Bonneau introduit des échos grâce aux couleurs. Le rouge est associé en permanence à Benjamin : rouge du sang de l’accident, rouge de la honte, rouge de la colère, rouge de l’amour aussi, rouge comme cette « fleur de chair » qu’est le cœur … et le réalisme se mue alors en poésie.

« L’Etreinte » c’est donc un choc narratif et graphique et une expérimentation réussie,

« L’Etreinte » c’est un livre aux thème universels qui nous oppresse mais en même temps nous fait du bien,

« L’Etreinte » c’est un album qui rappelle l’essentiel,

« L’Etreinte » c’est une petite musique mélancolique interprétée par un duo de virtuoses,

« L’Etreinte » c’est aussi une anagramme d’éternité … et mon coup de cœur de ce début d’été !

Chronique de BD Otaku.

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