L’attente

« Il y a des gens qui attendent toute leur vie des retrouvailles avec leur famille » L’attente … Cela va bientôt faire soixante-dix ans qu’ils attendent dans l’espoir de revoir un fils, une fille, un mari, une femme, un père, une mère, un frère, une sœur … Dans L’attente, Une famille coréenne brisée par la partition du pays, album paru aux Éditions Futuropolis, la manhwaga Keum Suk Gendry-Kim pose la question de la séparation des familles et, surfant sur les époques, prête sa voix à Jina qui va nous conter l’histoire de sa mère Guja. Superbe récit, ô combien poignant, conjuguant Histoire avec un grand H, tragédie familiale et chronique de vie quotidienne actuelle ! 

« J’ai abandonné ma mère »

2020, Ile de Ganghwa, ouest de la Corée du Sud, non loin de la frontière de la Corée du Nord

Cette histoire à deux voix commence de nos jours par une séparation : celle d’une mère et d’une fille. Suite à des problèmes de loyer, Jina, romancière depuis une vingtaine d’années, décide de quitter Séoul et va s’installer à la campagne. Elle se sent coupable d’abandonner sa mère Guja âgée de 92 ans dans la capitale, coupable également de ne pas avoir tenu sa promesse de l’aider à retrouver son fils.

Cette séparation fait écho à deux autres : l’une, familiale également, mais autrement plus dramatique puisque définitive et l’autre, celle d’un pays, qui après avoir été sous le joug du Japon de 1910 à 1945 fut scindé en deux à l’issue de la guerre fratricide qui opposa de 1950 à 1953 les forces de la Corée du Nord soutenues par L’URSS et la Chine et celles de la Corée du Sud soutenues par les Américains.

Séoul, deux ans plus tôt

Rentrant chez elle après avoir rencontré une amie qui, contrairement à elle, a eu la chance d’avoir été tirée au sort pour participer à ce qui va être la 21ème réunion des familles séparées lors de la partition, Guja croise un enfant rappelant à lui son chien Chaussette.

Chaussette …

Nous ne sommes plus à Séoul en 2018 mais à Kapsan en 1937 et retrouvons Guja sous les traits d’une fillette enjouée à la recherche de son chien. Et cette fois, c’est la mère qui raconte : son enfance sous l’occupation japonaise, son mariage très jeune afin d’échapper aux prédateurs nippons, quelques trop courts moments de bonheur avec la naissance de ses deux enfants avant que suite à l’offensive des troupes communistes du Nord, la famille ne se voie contrainte à prendre la route de l’exode vers le sud pour fuir les combats jusqu’à ce que l’irréparable n’arrive et que, avec tout bagage sa fille de quelques mois sur le dos, elle ne se trouve séparée de son mari et de son fils alors âgé de 4 ans …

Plus tard, elle refera sa vie et de cette nouvelle union naîtra Jina mais toujours demeureront au fond d’elle le manque, l’espoir, l’attente … 

Retour aux sources et devoir de mémoire

Ce récit à large connotation autobiographique est une fiction qui s’appuie cependant sur des faits et témoignages bien réels : ceux de la propre mère de la manhwaga séparée de sa sœur aînée à jamais et d’un homme et d’une femme ayant bénéficié du programme de réunion des familles en 2018.

L’autrice sud-coréenne qui pratique le dessin depuis l’âge de 12 ans a étudié la peinture à l’université de Sejong à Séoul. En avril 1994, à l’âge de 23 ans, elle quitte la Corée pour la France où après avoir complété sa formation artistique à l’ESAD (école supérieure des arts décoratifs) de Strasbourg, elle séjournera pendant 17 ans avant de rejoindre sa terre natale en 2011. A travers ce one-shot, elle continue son exploration de l’histoire du Pays du Matin Calme commencée 9 ans plus tôt. Auparavant, elle avait tout d’abord publié aux Éditions Sarbacane deux albums dans lesquels elle évoquait l’exode rural de sa famille dans les années 1970 et les désillusions qui s’en suivirent à travers le récit autobiographique Le chant de mon père ( 2012), puis un évènement tragique lors du retrait des troupes américaines en 1948 par le biais de l’adaptation du film Jiseul (2015). Elle se pencha ensuite sur le sort dramatique des « femmes de réconfort » à travers le destin de Lee Oksun esclave sexuelle de l’armée japonaise dans Les mauvaises herbes (2018), album multi primé qui connut un succès international paru aux Éditions Delcourt et enfin la vie pendant la guerre de Corée à travers l’adaptation du roman inspiré d’une histoire vraie de Park Wan-seo L’arbre nu (2020) édité chez Les Arènes BD.

Quel que soit le genre abordé – autobiographie, adaptation de film ou de roman, témoignage, docu-fiction – , c’est criant de vérité. Keum Suk Gendry-Kim fait preuve par une construction rigoureuse du récit d’une remarquable maîtrise de la narration donnant vie à ses personnages et nous faisant vibrer au rythme de leurs émotions sans jamais tomber dans le pathos.

Histoire en noir et blanc

Contrairement aux Coréens friands de webtoons, sa préférence va au roman graphique où elle fait des merveilles grâce à l’usage du pinceau et du « meok », l’encre traditionnelle coréenne.  Son trait d’une extrême élégance s’épaissit, se tord, envahit la page de sa noirceur lors des épisodes tragiques. Et puis, il y a sa science du découpage et du cadrage qui épousent le propos du récit à la perfection : les arbres et paysages de toute beauté qui tirent leur source d’inspiration de l’art traditionnel coréen, les cadrages sur les jambes lors de l’exode, sur les mains lors des rencontres et les gros plans pleine page sur les visages juste avant la séparation. Une totale réussite graphique !

Il y avait urgence. Les derniers témoins de cette tragédie sont aujourd’hui très âgés et d’ici quelques années, auront entièrement disparu. Cette histoire à la narration subtile et la mise en images superbe leur rend justice ainsi qu’à toutes les tigresses édentées de par le monde.

Chronique de Francine Vanhée.

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