PULP

Si comme moi vous êtes des amateurs d’atmosphères chargées par l’odeur de clopes et embrumées par leur fumée qui pique les yeux. Si vous appréciez les ambiances de bars glauques où les clients consomment un whisky rance qui arrache la gorge et que vous aimez ressentir le grand frisson en faisant la connaissance de protagonistes minables mais attachants qui jouent les cadors. Alors haut les flingues ! Laissez-moi vous présenter trois lascars du nom d’Ed Brubaker, Sean et Jacob Phillips. Ces mecs frappent de nouveau très fort sur les étagères de nos libraires. Prenez garde car ce gang de malfaiteurs se spécialise dans le polar moite et efficace. Ils nous concoctent une nouvelle lecture létale et fatale avec Pulp, un album traduit par les éditions Delcourt.

Max Winter est un vieil écrivain de westerns destinés à des publications de piètre qualité mais malgré tout très populaires aux États-Unis en 1939. Gagner sa croûte honorablement en cette période trouble est très difficile. Il est un conteur aux abois parmi tant d’autres et Mort son éditeur en abuse. Un soir où Max prend le métro pour rentrer chez lui afin de retrouver sa femme, il se fait agresser en voulant porter secours à un jeune juif. Le garçon se fait molester par deux grands blonds aux pieds plats un tantinet racistes. C’est alors la double peine pour notre héros car non seulement il va se faire passer à tabac sans que personne ne réagisse sur le quai mais il sera du même coup victime d’une crise cardiaque. 

Rien ne va plus pour ce senior, sur lequel s’abat une prise de conscience. Vivre à New-York après la grande dépression de 29 et la suburbanisation est préoccupant. Les habitants crèvent de faim et le monde du travail est plus qu’incertain. Max ne supporte plus d’être cadenassé et de survivre dans une société en pleine expansion mais décadente. Il décide de renouer avec ses vieux démons. Le muscle qu’est son cœur fonctionne toujours et il continue de pomper un sang bouillonnant. Les aventures de son personnage Red River Kid ne sont en réalité que sa propre autobiographie « déguisée ». Max était un hors-la-loi des vastes étendues du Wyoming dans le Far-West à la fin du dix-huitième siècle. L’adrénaline, les pillages de banques et les règlements de compte aux six coups lui manquent. Il désire retrouver cette liberté de prendre ce qu’il veut et à qui il veut.

Maxwell envisage de braquer un fourgon blindé afin de s’assurer une retraite dorée. Il espère offrir un train de vie décent et une maison à sa compagne Rosa. Mais une proposition beaucoup plus juteuse venant de Jeremiah Goldman, un ancien Pinkerton à ses trousses, va le faire basculer définitivement du mauvais côté de la barrière. Quoi de mieux comme ultime baroud d’honneur, que de voler les recettes d’un meeting organisé par le parti du Nazi Bund. Ces fonds sont destinés à être envoyés en Europe pour financer la montée du fascisme. Le final sera explosif, les comptes se régleront au fusil de chasse et à la chevrotine.

Ed Brubaker reste un des meilleurs auteurs dans l’univers de la « crime fiction ». Pulp est une nouvelle démonstration de son aisance, de sa fascination pour les « Outlaws » et les révoltés. Cet homme de plume apporte une grande profondeur à la narration alors que ses scénarios peuvent initialement paraître simples. Ayant effectué des recherches approfondies, Brubaker incorpore à un canevas classique des thématiques contemporaines ou des faits existants pour accoucher d’un récit réaliste. Le scénariste porte un regard désabusé sur la société, il dépeint un monde très « dark » où la criminalité bat son plein. Les personnages possèdent souvent un passé trouble et cherchent désespérément la rédemption. Ce script assez racé excelle pour décrire les tréfonds de l’âme humaine. Les histoires sont millimétrées et sonnent juste grâce à ce virtuose de l’intrigue et du suspense. Avec Ed Brubaker, la violence ainsi que la vengeance sont aveugles et froides comme le métal. La justice quant à elle, est empreinte de sauvagerie.

Sean Phillips est l’autre moitié de cette équipe créative et l’inséparable collaborateur de « Bru ». C’est un illustrateur rapide qui sait tenir ses délais de production. Son découpage se déploie de manière sobre, le dessin est fluide et le style graphique limpide. Phillips renforce le tout avec un gaufrier solide. Cet artiste aime « croquer » la rue, les gens, les ombres et les recoins obscurs avec une utilisation intensive du noir. C’est le résultat sublime d’un crayonné à l’encre sur le papier.

Jacob Phillips s’occupe de la colorisation, il emploie deux techniques bien distinctes sur les pages de son père. L’utilisation des effets de trame et de brosse à dents avec des pigmentations plutôt « flashy » voire picturales concernant les flashbacks et l’Ouest sauvage. Il se sert d’une gamme plus traditionnelle lorsque l’action se déroule dans le présent. Les teintes lorgnent sur des tons ocre et mat. Elles sont sombres tout en étant bétonnées et plombantes.

Pulp est scénaristiquement riche et accrocheur. Cette bande dessinée aux éditions Delcourt s‘ingurgite comme le canon d’un revolver dans la bouche prêt à cracher sa valda et elle laisse le bel arrière-goût d’un joli crachat de sang.

Chronique de Vincent Lapalus.

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