LORRAINE CŒUR D’ACIER: Histoire d’une radio pirate libre et populaire (1979-1981)

De battre son cœur s’est arrêté. Après avoir rythmé celui des Longoviciens et prêté sa voix pendant presque deux ans à tous – aux sidérurgistes en lutte bien sûr, mais aussi à toute la population de Longwy – à la fin des années soixante-dix, Lorraine Cœur d’Acier, « radio pirate, libre et populaire » s’est tue. C’est l’histoire de cette radio mythique silencieuse depuis maintenant 40 ans mais encore bien présente dans le cœur et les esprits des habitants du Pays-Haut que nous content Le Messin d’origine Tristan Thil et le Longovicien Vincent Bailly dans l’album Lorraine cœur d’acier qui vient de paraître aux Éditions Futuropolis.

Longwy, mardi 20 mars 1979, 3 jours avant la grande manif à Paris

D’une vue de la ville de nuit jouxtant le crassier surmonté d’un SOS au pied duquel les hauts fourneaux crachent leur feu en continu, on passe dans une ruelle de maisons ouvrières adossées à l’usine. Dans cette ruelle, une fenêtre éclairée nous fait pénétrer dans une cuisine où nous assistons à une belle engueulade entre Camille et son père Eugène. La dispute tourne court après une gifle et Camille s’en va retrouver son pote Ismaël au café du coin avant que celui-ci n’aille pointer à l’usine. Sur le chemin du retour, Camille allume l’autoradio : « Lorraine Cœur d’acier, bonsoir… Je vous rappelle que vous êtes sur 100 MHz de modulation de fréquence et que notre numéro de téléphone est le 223 22 35 »…

Bienvenue chez les Lipowski

Le choix de nous faire découvrir l’histoire de la radio par le biais d’une famille fictive représentative d’une famille ouvrière lorraine permet aux auteurs d’éviter le piège d’un ouvrage didactique et également d’aborder de façon vivante et naturelle des sujets familiaux et sociétaux tels que les conflits intergénérationnels, le sentiment de trahison que peuvent ressentir les jeunes à quitter cette région qui n’a d’horizon que ses usines et leur fermeture à venir.

Dans la famille Lipowski, il y a le père Eugène, sidérurgiste cégétiste sectaire, il y a la mère que son mari aime bien voir à sa place dans sa cuisine, il y a la fille et il y a le fils Camille, élève de terminale. Cet ado, passionné de photo, ne se voit pas passer sa vie à l’usine et, contrairement à son père qui va tout d’abord refuser d’y mettre les pieds, va s’investir dans la radio d’autant plus qu’il n’est pas insensible à la voix de la belle Mathilde qui officie sur les ondes. Et c’est à travers le prisme de Camille et des membres de cette famille que nos bédéistes vont montrer à quel point cette expérience de radio a, en libérant la parole, fait évoluer les mentalités et changer les protagonistes : émancipation pour la mère, ouverture d’esprit et tolérance pour le père, projets d’avenir pour le fils. Pour bien comprendre les choses, comme Camille nous invite à le faire dans la séquence introductive de l’album, revenons en arrière.

Sur le plan Davignon, chronique d’une mort annoncée

12 décembre 1978, annonce de la restructuration de la sidérurgie européenne par la mise en place du plan Davignon : suppression de 22 000 emplois dont plus de 6 000 sur le bassin de Longwy. Il n’en fallait pas plus pour allumer le feu et un SOS lumineux au sommet du crassier de Longwy, signal rassembleur d’un combat pour l’emploi tandis que dans les usines se multiplient les actions (grèves, manifestations, occupations) parfois musclées ou spectaculaires. C’est dans ce contexte que Lorraine Cœur d’Acier va voir le jour.

LCA, what else ?

Si l’histoire de la famille Lipowski est une fiction, celle de la radio, créée par la CGT n’en est pas une et est retracée très fidèlement depuis son cadre avec l’implantation du studio dans l’ancien Hôtel de ville de Longwy-Haut et son antenne sur le clocher de l’église mitoyenne, en passant par les acteurs de l’époque autrement dit les journalistes professionnels Marcel Trillat et Jacques Dupont, le secrétaire CGT de la section de Longwy Michel Olmi jusqu’à la reconstitution de différentes émissions allant jusqu’à reprendre les discours prononcés par les différents interlocuteurs auxquels les auteurs ont eu accès en piochant dans les archives sonores de la radio, nous livrant ainsi de grands moments d’émotions.

Dans la France giscardienne de l’époque les radios libres étaient interdites et rapidement démantelées. Alors, comment « la seule radio libre tolérée par le pouvoir » selon Guy Bedos lors de son passage dans les locaux de LCA a-t-elle pu résister si longtemps ? C’est ce que nous apprend ou nous rappelle l’album de façon très dynamique.

Sur les ondes de LCA, j’écris ton nom …

« On ne peut pas brandir ses idées en faisant taire les autres », dixit Marcel Trillat.

La liberté, la liberté de parole, un des sine qua non de LCA. On leur a donné la parole et ils l’ont prise : les sidérurgistes en lutte, les femmes venant parler accouchement, contraception, avortement, les émigrés à travers « La parole aux émigrés », une série d’émissions en langue française et arabe … De radio conçue au départ pour la mobilisation en vue de la manifestation à Paris du 23 mars, elle s’est mise sous la protection de la population et est devenue cet espace de liberté au studio et au micro ouverts à tous et à toutes où débats, témoignages, invités se sont succédé avec priorité au direct pour les différentes actions de la lutte et les appels téléphoniques nullement filtrés. Magnifique aventure pour ceux qui l’ont vécue !

Quand deux Lorrains se rencontrent et racontent …

Sensibles tous deux aux problèmes sociaux et sociétaux, les deux Lorrains avaient déjà coopéré lors de l’écriture de Congo 1905, le rapport Brazza qui levait le voile sur un côté sombre de l’Histoire coloniale française, ouvrageparuen 2018 chez Futuropolis également. Pour la réalisation de ce nouvel album, ils sont allés faire un tour du côté de l’AMICAL (Association pour la mémoire industrielle de la communauté d’agglomération de Longwy), ont recueilli divers témoignages des acteurs de l’époque et consulté les archives sonores.

Tristan Thil, le scénariste, réalisateur de plusieurs documentaires notamment sur la fin de la sidérurgie en Lorraine dont « Florange, dernier carré » en 2012  a également signé le scénario de l’album « Florange, une lutte d’aujourd’hui » paru en 2014 chez Dargaud, la réalisation graphique ayant été confiée à Zoé Thouron. Autant dire que l’histoire de la sidérurgie lorraine, il la connaît bien.

Natif de Nancy, installé à Longwy depuis une dizaine d’années, Vincent Bailly, bien qu’étant sur place a dû malgré tout se plonger dans la documentation et notamment les photos de l’époque pour recréer ce paysage hérissé des hauts fourneaux et du crassier aujourd’hui disparus. Les magnifiques planches en couleurs directes mettent parfaitement en valeur la beauté paradoxale de la ville éclairée de ces feux continus qui ont fait vivre la région tout en consumant par leur nocivité ceux qui les alimentaient. C’est une bande dessinée haute en couleurs dont le choix judicieux des tons employés sert à merveille les différentes atmosphères. Avec ce trait très reconnaissable qui n’appartient qu’à lui le dessinateur rend parfaitement compte de la violence de la situation et en donnant à ses personnages une très grande expressivité, nous fait bien ressentir les différentes émotions qui les traversent.

A la fin de l’album, avant qu’une chronologie ne retrace conjointement la lutte des sidérurgistes et l’histoire de LCA, un troisième Lorrain est venu apporter sa modeste contribution dans une postface de 3 pages. Il s’agit de celui « qui dessine si bien les hauts fourneaux », autrement dit Baru.

Cet album passionnant nous dresse le portrait d’une radio pas comme les autres avec en creux la fin d’un monde, l’agonie de Longwy Texas, cette région qui était passée en un siècle de l’état de pâturage à celui d’eldorado industriel avant de retourner en friche. Elle fut le théâtre du baroud d’honneur des derniers sidérurgistes, le témoin d’un bel élan de solidarité dans l’adversité et un bel exemple de libération de la parole populaire. Pour conclure, laissons, comme dans l’album, le mot de la fin à Marcel Trillat qui aurait dû signer la préface s’il n’était malheureusement décédé en septembre 2020 :

« Ce n’est pas parce qu’on a perdu qu’on avait tort !»

Chronique de Francine Vanhée.

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