L’épopée espagnole

Perdu parmi la pléthore de BD qui viennent envahir les bacs des libraires chaque semaine, voilà un pavé dont on a peu entendu parler et qui bien que n’étant pas vraiment une nouveauté n’en est pas moins une œuvre majeure de la dernière décennie et mérite qu’on s’y arrête. L’épopée espagnole, ouvrage publié aux Éditions Denoël Graphic réunit en un seul volume L’art de voler et L’aile brisée précédemment parus chez ce même éditeur. A travers ces quelques 500 pages, Antonio Altarriba et Kim à qui il a confié la réalisation graphique nous invitent à parcourir quatre-vingt dix ans de l’histoire espagnole du siècle dernier à travers les yeux du père du scénariste, anarchiste épris de liberté qui a vu ses rêves voler en éclats puis ceux de sa mère, femme très pieuse qui a consacré sa vie au service des autres. Ce récit à deux voix est à la fois un bel hommage filial et un témoignage captivant et essentiel sur les secousses de l’Histoire et leurs répercussions sur un homme et une femme ayant vu le jour et grandi dans ces campagnes espagnoles où régnait une immense pauvreté.

Pourquoi cette nouvelle édition ?

S’il est un reproche que l’on pouvait faire à L’art de voler (2011) et L’aile brisée (2016), c’est leur petit format qui entraînait un manque de confort à la lecture de ces ouvrages au texte dense et aux illustrations extrêmement fouillées. Aussi, l’éditeur a-t-il profité du 10ème anniversaire de parution du premier opus pour sortir cette intégrale dans un format plus grand qui offre non seulement une meilleure lisibilité mais redonne également ses lettres de noblesse à l’objet livre en le dotant d’une élégante couverture cartonnée et d’un signet rouge. Cette intégrale qui reprend le contenu des 2 volumes, postfaces éclairantes de l’auteur comprises, est augmentée d’une préface de 7 pages de Viviane Alary, professeure des Universités, hispaniste et membre du Centre de Recherche sur les Littératures et la Sociopoétique de l’Université Blaise Pascal.

De L’art de voler de son père à L’aile brisée de sa mère

Antonio Altarriba se définit lui même comme le « fils d’un anarchiste et d’une nonne ».

4 mai 2001 

Tout commence avec « l’envol » du père qui se jette du quatrième étage de sa maison de retraite. Cet évènement dramatique va amener son fils à retracer sa vie dans L’art de voler à partir de ses propres souvenirs ainsi que des quelques 200 pages noircies au plus profond de sa dépression qu’il lui a laissées. Envie de transmission des valeurs, luttes et espoirs déçus pour le père, désir de réhabilitation pour le fils, leurs voix vont se mêler dès les premières pages, le fils s’étant emparé du « je » du père pour décliner sur plus de 200 planches le destin de ce père à travers quatre chapitres de longueur inégale, depuis sa jeunesse dans cette Espagne rurale extrêmement rude jusqu’à sa fin de vie rongée par les désillusions et compromis dans une maison de retraite dont il « s’envolera » à l’âge de 90 ans. Entre les deux, il vivra la chute de la monarchie, la seconde république, la guerre civile aux côtés des républicains, la dictature de Franco, l’exil en France où il sera interné au camp de Saint-Cyprien durant la seconde guerre mondiale avant de s’évader et de rejoindre la résistance et puis, idéaux en berne, le retour en vaincu dans cette Espagne franquiste et sa vie « rangée » de père de famille. Le récit, outre certains passages métaphoriques et oniriques, est ponctué de petites touches de légèreté voire d’humour remarquablement mis en valeur par le dessin. 

Conscient après la remarque d’une lectrice que dans cette biographie consacrée à son père, il est très peu question de sa mère et que de plus, elle n’est pas présentée sous son meilleur jour, l’auteur décidera donc d’y remédier dans L’aile brisée qui reprendra la même structure que l’opus précédent, c’est à-dire après la mort en préambule, le récit de sa vie qui s’étalera sur quatre chapitres correspondant aux quatre hommes – et par eux aux quatre lieux – qui ont rythmé son existence : Damián (son père)  Juan Bautista (le général Sánchez González, capitaine général d’Aragon puis de Catalogne chez qui elle fut gouvernante pendant 8 ans), Antonio (Sr et Jr, ses mari et fils) et Emilio. Il faut souligner que Pétra, très discrète ne parlait jamais d’elle même. Aussi, ayant peu d’informations, le fils a-t-il fictionnalisé sa vie à partir des témoignages de proches et en extrapolant à partir du contexte historique de l’époque, ce qui lui donne l’occasion d’explorer et exposer un pan méconnu de l’histoire espagnole,  la résistance intérieure à Franco et la répression à travers la destinée du gouverneur militaire Sánchez González, monarchiste opposé au régime. Mais L’aile brisée, c’est avant tout un beau portrait de femme et à travers elle, celui de la condition féminine dans cette Espagne rurale arriérée, bigote où hommes et religion régnaient en maîtres. Elle a bien mal commencé dans la vie, la petite Pétra : violentée dès sa naissance par son père qui lui laissera cette aile brisée (handicap qu’aussi incroyable soit-il, elle cachera à son mari et fils et dont ils n’auront connaissance qu’à sa mort), rejetée parce ce même père violent avant d’en devenir la servante, elle passera du statut de fille au service de son père, à celui d’épouse au service de son mari, puis mère au service de sa famille avant la séparation du couple qui la conduira dans une maison de retraite religieuse où elle continuera à se rendre utile et où une belle rencontre lui apportera un peu de paix et de sérénité. Superbe ode au courage et à la dignité de cette femme qui malgré la dureté des épreuves traversées n’a jamais baissé les bras et toujours fait preuve d’une grande force de caractère.

« Elle ne rêvait pas de grands envols ni de sillonner le ciel de part en part comme mon père. Plus modestement, avec son aile brisée, elle s’est bornée à sautiller de branche en branche. Peut-être est-elle ainsi arrivée plus loin. »

L’art de conter d’Altarriba et l’art d’illustrer de Kim

Né en 1952 à Saragosse, ce professeur de littérature française à l’université du Pays basque est également écrivain, critique et scénariste de BD. On lui doit, avec Keko au pinceau, la fabuleuse trilogie du « Moi », pure fiction qui n’en est pas moins une critique de la société espagnole : Moi, assassin (2014) ayant pour cadre le milieu artistique, Moi, fou (2018) le milieu médico-pharmaceutique et Moi, menteur la sphère politique, dernier opus paru en même temps que L’épopée espagnole.

Pour illustrer L’art de voler, il avait fait appel au Barcelonais Joaquim Aubert i Puig-Arnau, plus connu sous le nom de Kim. Grand amateur d’underground américain, co-fondateur en 1977 de la revue graphique satirique El Juéves (Le Jeudi), Kim est le créateur du personnage caricatural de Martinez El Facha (Martinez, le facho) nostalgique du Franquisme dont les aventures seront non seulement publiées dans l’hebdomadaire mais donneront naissance à plus d’une vingtaine d’albums. Le changement d’univers ne l’a pas empêché d’adhérer immédiatement au projet d’Antonio Altarriba, d’adapter pour cela son propre trait à ce style de narration et d’utiliser des procédés graphiques qu’il reprendra dans Un rêve d’ailleurs, album réalisé en solo paru en 2019 aux Éditions du Long Bec dans lequel il racontera sa propre jeunesse de travailleur espagnol émigré dans l’Allemagne des années 60.

Usant d’un camaïeu de gris texturés, son trait semi-réaliste illustre avec sobriété et une extrême précision les différents espaces traversés et rend compte de l’énorme travail de documentation iconographique effectué en amont. Toutefois ce réalisme cède parfois la place à l’onirisme, insufflant un rythme au récit. Les personnages quant à eux sont très expressifs, parfois à la limite de la caricature. Les cadrages et découpage se font discrets, efficaces et sont entièrement au service de la narration.

L’épopée espagnole, fresque magistrale relatant les heures les plus sombres de l’Espagne, bel hommage au courage et à la dignité des petites gens est, au même titre que Maus d’Art Spiegelman, l’un des classiques modernes de la bande dessinée mondiale que chacun se doit de posséder dans sa bédéthèque.

Chronique de Francine Vanhée.

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