PEER GYNT Acte 1

Interpellée, happée par la sombre beauté de la couverture de Peer Gynt paru aux éditions Soleil dans la prestigieuse collection Métamorphose, je n’ai eu qu’une hâte, plonger dans l’album. Et là, j’en ai pris plein les mirettes ! Antoine Carrion par sa mise en images époustouflante nous fait traverser les somptueux paysages norvégiens et, de fjords en fjelds, nous mène jusqu‘au cœur de la montagne dans l’antre du roi des trolls avant de nous conduire jusqu’à un trois-mâts perdu dans la brume. Mais, arrêtons-nous là ! Il nous faudra attendre le tome 2 de ce fabuleux diptyque, adaptation d’une pièce d’Henrik Ibsen jouée pour la première fois en 1876, pour monter à bord de ce navire qui nous conduira loin de cette Norvège fantasmagorique. Drame poétique, conte initiatique, quête identitaire à portée philosophique, satire de ses contemporains, nombreuses sont les clés de lecture de ce récit.,

«Tu mens, Peer !  ». Par cette invective d’Ase, nous pénétrons directement au cœur d’une dispute entre Peer et sa mère. Il faut dire qu’il est diablement doué pour les bobards notre jeune paysan, pas vraiment méchant mais égoïstement inconséquent, un peu sale gosse sur les bords et fortement attiré par la gente féminine, bien évidemment. Rentré bredouille de la chasse, il ne trouve rien de mieux que d’inventer une histoire de chevauchée à dos de bouquetin. Nourri de contes et légendes du folklore scandinave dont il n’hésite pas à s’approprier les exploits, refusant sa condition, fuyant la réalité à travers ses rêves et ses mensonges, aspirant à une vie meilleure auréolée de gloire, débordant d’imagination, on ne compte plus ses frasques et ses affabulations. Cela cause le désespoir de sa pauvre mère ainsi que les moqueries, les provocations et le rejet des habitants du village. Ce fameux jour, ou plutôt le soir, de la chasse au bouquetin, il commettra l’irréparable aux yeux de la communauté : enlever une mariée le jour de ses noces pour l’abandonner le lendemain même. Contraint à fuir, ce sera pour lui le début d’une vie d’errances à travers ces landes nordiques où la frontière entre le monde des hommes et le monde des légendes se perd dans la brume. Il y croisera entre autres la fille du roi des trolls et le mystérieux Grand courbe qui l’incitera à contourner les problèmes au lieu de les affronter, avant d’être rattrapé par la dure réalité avec la découverte d’une paternité non désirée et la mort de sa mère, magnifique moment de poésie et d’émotion. L’amour pur et chaste de la blonde Solveig parviendra-t-il à le sauver ?

Le Peer Gynt d’Ibsen

A l’origine, Peer Gynt était un « lesedrama », un drame destiné à être lu, entièrement versifié. Il a donc subi une première adaptation pour la scène avec l’adjonction de la musique composée par Edvard Grieg dont les pages comme « Au matin » ou « Dans l’antre du roi de la montagne » font partie intégrante de notre mémoire collective grâce notamment à leurs nombreuses reprises au cinéma ou dans des spots publicitaires.

Le personnage est emprunté à un recueil de contes et légendes. A une légende inspirée par un authentique Peer Gynt qui aurait vécu à la fin du XVIII siècle, Ibsen va mêler de nombreux détails autobiographiques. Dans une lettre adressée à son premier traducteur allemand, il explique que son œuvre est très proche de lui-même, de ce qu’il a vécu avec la faillite professionnelle de son père, l’alcool et le déshonneur de la famille, l’exil, le retour au pays. A ces dimensions folklorique et autobiographique, Ibsen va ajouter une dimension politique. Il accordait toujours beaucoup d’importance au nom de ses personnages. « gynt » veut dire plisser des yeux pour mieux voir. Or, il est beaucoup question du regard au cours du récit : le regard que Peer Gynt porte sur le monde, le regard que les autres portent sur lui, le regard qu’Ibsen porte sur ses contemporains. Le dramaturge en profite pour dresser un portrait sans complaisance de ses compatriotes et de leur fermeture d’esprit à travers les trolls, caricatures des Norvégiens, heureux de vivre reclus dans leurs frontières naturelles, ne jurant que par leurs produits locaux et parfaitement égoïstes, dont la devise n’est autre que « Troll, suffis-toi à toi même ». A tout cela vient s’ajouter une idée romantique de rédemption par l’amour. Quant à la dimension philosophique, on la retrouvera surtout dans les actes 3 et 4. Pas simple, tout ça…

De la pièce au roman graphique

Pas simple et pas facile d’adapter une pièce de théâtre en bande dessinée. Surtout quand on sait qu’il s’agit d’une pièce culte du patrimoine norvégien dont l’auteur lui-même déclarait : « De tous mes ouvrages, Peer Gynt est celui qui me semble le moins apte à être compris en dehors des pays scandinaves » . Antoine Carrion, graphiste et dessinateur, connu dans le monde du 9ème art pour ses illustrations de la série d’heroïc-fantasy Nils publié déjà dans la collection Métamorphose des Éditions Soleil et de Temudjin aux Editions Daniel Maghen, œuvrant ici en solo en signant également le scénario, a relevé le défi et remporté l’épreuve haut la main. Tout en le rafraîchissant, il est resté très fidèle au texte de la version scénique. Le fait de retranscrire en vers le long monologue de Peer Gynt dans la montagne (ce qui n’est pas toujours le cas dans les différentes traductions de la pièce) renforce l’aspect poétique du récit en amplifiant le souffle lyrique tout en rendant hommage à l’écriture première du texte. Il nous fait part de sa démarche dans un avant-propos. L’une des contraintes qu’il s’était fixée était de respecter la trame scénaristique et conserver pour cela les 5 actes. L’option du diptyque est un choix judicieux. Les 3 premiers actes forment une entité à part entière puisque le récit retraçant la jeunesse de Peer se déroule uniquement en Norvège. Pour les actes 3 et 4, ce sera un changement non seulement de lieu, mais également d’époque avec le périple à travers le monde puis le retour au pays. Ce second opus sera axé principalement sur la portée psychologique alors que pour le premier, le bédéiste a mis l’accent sur l’aspect graphique.

La splendeur de la représentation graphique

La grande force de cet album réside dans la mise en images absolument somptueuse, narration à elle seule, qui accentue le souffle épique du récit. Il n’est qu’à regarder la couverture pour s’en convaincre. Maniant la palette graphique comme personne, le dessinateur met parfaitement en valeur les paysages grandioses, les ambiances, nous faisant pénétrer et évoluer dans un univers de plus en plus sombre. Le choix du noir et blanc, les jeux de lumière, le cadrage … tout entre en résonance et concourt à cette vision fantastique et onirique de l’œuvre. Si les décors sont très travaillés, l’auteur, dans un souci de lisibilité, a fait le choix de simplifier les personnages en exagérant leurs mimiques et attitudes à l’instar des comédiens qui sur scène amplifient leur gestuelle afin d’être vus et compris de tous.

A un tel ouvrage, il fallait un bel écrin, alors quoi de mieux que la collection Métamorphose ? Très grand format, qualité du papier et de l’impression, couvertures agrémentées d’un fin liseré argenté, somptueuses doubles pages annonciatrices des différents actes :   un paysage de montages pour le premier, une scène inédite dans la pièce qui sert d’interlude pour le deuxième, un paysage de fjelds pour le troisième avec simplement la mention de l’acte écrit finement en rouge, rouge qui servira de fond à la page titre ainsi qu’aux pages de garde, tout contribue non seulement à la lisibilité mais également à la préciosité de l’ensemble.

Lors de cette véritable épopée graphique, subjugué par la beauté des planches, le lecteur se laisse emporter dans un voyage envoûtant oscillant entre rêves et réalité. On est touché par cet anti-héros égoïste, lâche, affabulateur mais également attachant par sa joie de vivre, son côté rêveur et anti-conformiste, son imagination débordante … et nous sommes prêts à aller avec lui « bien plus loin encore …  » mais pour cela, il nous faudra embarquer à bord du deuxième opus. En attendant, je conclurai en déclarant haut et fort que pour moi, Peer Gynt est, graphiquement parlant, le plus bel album de ce début d’année 2021. Une véritable claque !

Chronique de Francine Vanhée.

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