À CŒUR OUVERT

À cœur ouvert, c’est l’histoire d’un bédéiste imaginatif qui transforme une tranche de vie angoissante en un livre animé palpitant. Nicolas Keramidas livre chez Dupuis un témoignage fort sur une thématique sérieuse et grave qu’il vulgarise avec beaucoup de talent. Il raconte comment une alerte qui s’est produite en janvier 2016 alors qu’il jouait au foot en salle avec ses potes entraîna quelques mois plus tard une opération cardiaque. L’événement l’a renvoyé au début de sa vie, à sa première intervention chirurgicale en 1973 alors qu’ il souffrait d’une malformation, une tétralogie de Fallot. L’incident l’a conduit à interroger son entourage, ses souvenirs afin de connaître les tenants et les aboutissants. Entre janvier et juin, le dessinateur a subi une batterie de tests, des examens qu’il a au fil du temps oubliés. Il a ensuite après l’intervention pris des notes lors de sa récupération et conservé une trace de cette expérience traumatisante. Son épouse, il le découvrira ensuite a adopté la même démarche. La confrontation de leurs écrits donnera naissance à ce document à la fois bouleversant et plein d’humour qui lui ressemble tellement.

Pour son dix-neuvième livre, son premier opus solo, il est à la fois au scénario, au dessin et à la couleur et il est parvenu à faire de cet épisode terrifiant un récit singulier. Il glisse dans le livre dessiné quelques bribes d’enfance qu’il traîne depuis longtemps et dont il savait qu’ils finiraient un jour à prendre vie en BD. Et puis, il y a ses passions qui habitent également les planches, des clins d’œil ingénieux glissés ça et là qui nous font sourire, des références incontournables (Hulk, Mickey, Invader, L’exorciste….) et enfin son long passé dans les studios d’animation qui saute littéralement aux yeux.

Il avait envie pour cet opus extravagant de faire quelque chose de neuf et de mettre en scène par la même occasion ce vécu qui l’a forcément transformé. Il explique avec beaucoup de sincérité ses états d’âme nous faisant passer par toutes les émotions. Alors qu’il se dévoile et explique son parcours médical sans aucun tabou, il fait preuve de beaucoup de tact et de délicatesse quand il est question de ses très proches en ne partageant que ce qui est nécessaire et utile à la narration.

Il a imaginé des séquences puis un story-board précis gardant toujours à l’esprit la volonté de s’adresser à un large public. Décalé à cause de la crise sanitaire, l’album bénéficie sans doute du regain d’intérêt pour l’hôpital dans lequel il séjourna longtemps mais aussi pour son personnel ce qui s’avère être un atout et favorise une couverture médiatique évidemment plus vaste.

Pour ce projet très intime, il avait envisagé de faire une centaine de pages mais il a dû revoir ses prétentions à la hausse s’apercevant rapidement qu’ un tel sujet nécessite de sérieuses recherches. Ce travail documentaire d’envergure et la reproduction fidèle d’un environnement spécifique facilitent l’identification du lecteur et son immersion dans une histoire captivante. Il y a aussi quelques éclairs de génie comme cette personnification du cœur qui nous percute littéralement, nous amuse et facilite des explications complexes mais indispensables. L’artiste livrera finalement 200 planches en couleurs, un travail titanesque dont la compulsion est facilitée par un découpage varié, dynamique et aéré. Le livre dessiné alterne des pages qui reproduisent un gaufrier classique mais aussi des gros plans et des doubles-pages précises, riches et concrètes.

Le dessin traditionnel de Nicolas Keramidas est un savant mélange entre réalisme et cartoon, un traitement atypique mais savoureux qui correspond divinement à un dessinateur fantasque et surprenant. Il reproduit des décors extrêmement travaillés et en même temps un personnage caricatural à l’expressivité communicative que l’on prend beaucoup de plaisir à suivre dans ses péripéties et sa lente récupération. Il a trouvé l’ équilibre parfait entre deux techniques, un curieux mélange inventif et succulent mis en valeur par des couleurs numériques posées avec malice.

À cœur ouvert est un ouvrage fort et audacieux qui a le don de nous bousculer. On est rapidement conquis par ce charmant petit objet à la pagination généreuse qui est à la fois extrêmement pensé, calibré et passionnant.

Chronique de Stéphane Berducat

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