PACIFIC PALACE

Pacific Palace aux éditions Dupuis est le dix-huitième opus de la série « Le Spirou de …». Cette fois-ci, c’est Christian Durieux qui s’y colle et nous entraîne pour trois jours et trois nuits dans un envoûtant huis-clos ayant pour cadre un hôtel de luxe situé au bord d’un lac tandis que le temps semble suspendu et que dehors les éléments se déchaînent. Un dictateur en fuite, des tractations secrètes, tous les ingrédients sont là pour nous embarquer dans une captivante intrigue politico-policière. Ajoutons que pour corser le tout, le despote n’arrive pas seul, mais accompagné de sa femme et de sa ravissante fille …Politique et amour feront-ils bon ménage ?

Ce n’est plus au Moustic Hôtel mais au Pacific Palace que Spirou officie. Il n’est pas le seul à avoir coiffé le calot puisqu’il a réussi à faire embaucher Fantasio, alors sans emploi, en tant que groom. Cet établissement prestigieux niché entre lac et montagne a été réquisitionné, vidé de tous ses clients et, outre nos deux lascars, le staff « trié sur le volet », réduit au minimum : Le directeur M. Paul, Julia la femme de chambre et le cuisinier M. Reynold. Le parc cependant accueille un important dispositif de sécurité constitué de gendarmes et de tireurs d’élite. Il faut dire qu’on attend la venue d’Iliex Korda alias « Le boucher », dictateur déchu d’un petit pays des Balkans, le Karajan, venu trouver refuge en France et devant rencontrer secrètement un personnage important. Rien ne doit fuiter ! Une bonne raison de tout boucler afin d’éviter toute incursion des journalistes. Seccotine en est réduite à faire le pied de grue devant les grilles fermées. Le tyran arrive, accompagné de ses imposants gardes du corps, sa femme et …de la fascinante Elena, leur fille. Spirou, subjugué, va plonger dans les yeux verts de la belle, s’y noyer, bref, en tomber immédiatement amoureux… Coups de vent à l’extérieur, coup de foudre à l’intérieur ! Coupés de tout, ce petit monde va vivre des journées en apparence banales baignant dans une ambiance feutrée quoiqu’un peu mystérieuse jusqu’au troisième soir – Ah ! la sublime scène de la piscine, élément central de l’album – à partir duquel tout va basculer et les évènements se bousculer …

La dimension politique

Cet album est la concrétisation d’un projet imaginé par Christian Durieux en 1993. Que ferait la France si un dictateur avec qui elle a entretenu des liens étroits venait se réfugier chez nous après sa destitution ? Voilà la question que s’est posée l’auteur suite à la chute du mur et des dictatures d’Europe de l’Est.

Le pitch d’alors ? Un huis-clos dans un hôtel, un dictateur déchu, un membre du personnel qui tomberait amoureux de la fille du tyran, une météo épouvantable, des négociations en catimini … Mais cela ne fonctionnait pas jusqu’à ce que lui vienne l’idée de faire de Spirou et son acolyte Fantasio deux héros complémentaires, deux grooms qui seraient « les deux faces d’une même pièce », Fantasio en deuxième groom mal embouché, ses démêlés avec Spirou, M. Paul et les gardes du corps servant le ressort humoristique de l’histoire. Quant à Iliex Korda, s’il a les traits de Nicolae Ceausescu, dictateur roumain déchu en 1989, on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec Jean-Claude Duvalier alias Bébé Doc, tyran haïtien, venu se réfugier dans un hôtel de luxe sur les bords du lac d’Annecy en 1986.

Romance contrariée et tragédie classique 

Elena est la « dose de romantisme nécessaire à tout bon récit » On a ici affaire à un Spirou plus adulte qui, amoureux, se perd dans ses rêveries mélancoliques et c’est Fantasio qui, tout en se posant en rival, passe à l’action en tentant de découvrir la vérité en vue du scoop qui lui remettrait le pied à l’étrier dans le milieu journalistique.

Une tragédie classique : Tout comme dans Un enchantement, (Futuropolis- Louvre Editions), on retrouve l’unité de lieu : l’hôtel (le musée), l’unité de temps : 3 jours (une nuit) et l’unité d’action : une histoire d’amour dans un contexte politique trouble.

Un coloriste hors-pair

Christian Durieux, Bruxellois installé dans le Bordelais depuis 2008 est un véritable caméléon de l’illustration qui a toujours eu à cœur d’adapter son style à son propos. S’il a collaboré avec différents scénaristes dont, pour ne citer qu’eux, Jean-Pierre Gibrat pour Les gens honnêtes et Denis Lapière pour son incursion dans l’univers jeunesse avec Oscar, il est ici seul aux manettes tout comme il l’avait été pour Un pont, Un enchantement et Benito Mambo. Son découpage cinématographique, ses cadrages léchés, son utilisation de la lumière notamment dans les scènes nocturnes mettent tour à tour en valeur le côté envoûtant du récit et la tension qui règne. Adepte de la couleur directe, sculpteur d’ambiances, il confirme ici son immense talent de coloriste. Les ocres mystérieux et les bleus profonds de cet opus ainsi que les pages muettes sont de toute beauté et illustrent à merveille les différentes atmosphères. En témoignent les deux magnifiques couvertures : la version classique dans les tons bleus évoquant la fameuse scène de la piscine, et la version spéciale dans les tons orangés sur laquelle Spirou et Elena semblent rejouer la scène du balcon de Roméo et Juliette dans les jardins de l’hôtel qui ne sont autres que ceux de « L’année dernière à Marienbad » d’Alain Resnais. L’hôtel lui-même fait référence à des lieux bien réels : sa façade est celle de l’hôtel de l’Esplanade de Zagreb, et son intérieur art déco, notamment la réception, rappelle l’hôtel Métropole de Bruxelles.

Fin alternative et bande son

La fin est ouverte mais, pour ceux qui désireraient prolonger encore un peu la magie du récit, le journal Spirou a publié un épilogue inédit « Souvenirs du Pacific Palace » dans le numéro 4317 du 6 janvier.

Autre bonus : Une bande-son inspirée par l’incontournable scène de la piscine (Eh oui, encore elle !) a été composée spécialement pour l’album par Cocoon, un groupe français. Elena et Spirou nous donnent chacun leur vision de leur amour a priori impossible : Elena dans « Blue Night » et Spirou dans « Sweet Lena ».

Un Spirou inspiré. Une atmosphère envoûtante, une intrigue pleine de rebondissements, Spirou touché par Cupidon, des magouilles politiques et un beau jeu de dupes dans un somptueux cadre fin de siècle empreint de mélancolie … autant d’éléments qui font de Pacific Palace un album à part dans l’univers du célèbre groom à savourer sans modération.

Chronique de Francine Vanhée.

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