Sur un air de fado

L’Amérique a le blues, l’Espagne le flamenco et le Portugal le fado, ce chant traditionnel qui sait si bien exprimer la saudade de l’âme portugaise. Aussi, ne rendons pas à Salazar, le dictateur fondateur de l’Estado Novo ce qui appartient au peuple portugais. Sur un air de fado, superbe album qui vient de paraître aux Editions Dargaud, nous dresse un tableau sans jugement mais plein de justesse de cette période sombre de l’histoire portugaise à travers le destin d’un homme, un médecin, « o doutor » Fernando Pais sous la plume scénaristique et graphique de Nicolas Barral.

3 août 1968, Fort d’Estoril, Le Brégançon portugais

Celui qui depuis 36 ans est à la tête du Portugal, António de Oliveira Salazar, victime d’un AVC, vient de faire une chute dont il gardera des séquelles qui l’éloigneront du pouvoir pour les six ans qu’il reste à vivre à ce régime. Cela ne semble pas affecter outre mesure Fernando Pais, médecin lisboète d’une quarantaine d’années qui vaque à ses occupations ordinaires. Il commence comme à l’accoutumée ses consultations à domicile par une visite au siège de la police politique, la PIDE (Police Internationale et de Défense de l’État). En arrivant devant le bâtiment, il est témoin d’une scène qui va l’interpeller : deux sbires de ladite police maltraitent un gamin qui vient de les narguer. Alors lui, qui profondément marqué par un drame vieux de dix ans avait tout verrouillé, son cœur comme sa conscience politique et avait fait le choix de ne plus s’engager et tenter malgré tout de vivre des jours paisibles en fermant les yeux sur ce qui l’entourait, va prendre la défense du gamin et s’interposer. « A bas Salazar ! Viva a Liberdade ! » s’écrie le jeune révolté, poing levé en s’enfuyant. Cela aurait pu en rester là. Oui mais voilà, João, ce révolutionnaire en culotte courte, Fernando le recroisera. Alors, ça en sera terminé de l’apparente tranquillité et du détachement du médecin …

A l’origine de cet album, plusieurs facteurs : l’épouse d’origine portugaise du bédéiste qui lui a fait découvrir et aimer la richesse de sa culture et son histoire, la lecture marquante d’un livre de l’auteur italien lusophone Antonio Tabucchi  Pereira prétend  dans lequel le personnage principal n’est pas médecin mais journaliste mais dont l’intrique qui se déroule 30 ans plus tôt déploie la même thématique de ne pas vouloir prendre parti sous la dictature salazariste jusqu’à ce qu’une rencontre vienne tout bouleverser.

Sur un air de fado nous parle d’engagement ou non-engagement politique, de renoncement, d’amour naissant ou passé contrarié, du poids de la famille, de la relation complexe entre deux frères qu’apparemment tout oppose,… Sans jugement aucun, ayant à cœur de traiter ce qu’il nomme les « zones de gris  qui par leurs nuances font les portraits les plus justes », Nicolas Barral va faire s’entremêler la fiction et la vérité historique de façon extrêmement fluide et subtile. Pas de grands discours, mais des petites touches, des détails qui n’en sont pas, ponctuent ce récit. « Dieu, famille, patrie » était la devise de l’État nouveau, ce régime catholique, conservateur, nationaliste et autoritaire. Il suffira d’un crucifix sur un mur du QG de la PIDE pour nous faire comprendre le poids de la religion. Le régime était colonialiste? Le 16 11 63 tatoué sur le bras de Fernando, Maria, la fille de sa concierge se languissant de son fiancé engagé en Angola, les soldats déambulant dans la ville, les premières manifestations anti-guerre durement réprimées ainsi que le discours d’un médecin angolais exilé sont là pour en témoigner. La censure ? Elle est évoquée à la fois par l’existence des presses clandestines et la non-autorisation de publier « L’enfant et la baleine », la nouvelle d’Horacio Antunes, l’ami écrivain de toujours. C’est en s’appuyant sur de récents ouvrages édités suite à l’ouverture des archives que l’auteur décrira les méthodes de la torture pratiquée aussi bien au 22 de la rua Antonio Maria Cardoso qu’au fort de Caxias.

Tous les personnages sont extraordinairement et justement campés : Marisa et Ana, les deux femmes de sa vie, Horacio Antunes, l’ami écrivain qui songe à l’exil, João et sa famille… Introduisant un peu de légèreté dans ce monde de brutes, l’auteur s’amuse à jongler avec les physionomies et les patronymes. Il donnera les traits du grand poète portugais Pessoa à un personnage secondaire qui n’aura d’autre nom que … Pereira. Quant au prénom du poète, Fernando, c’est à notre héros, « acteur de papier » aux traits revendiqués de Benicio Del Toro qu’il reviendra. L’ami écrivain est une évocation du grand romancier António Lobo Antunes…

Et puis, et puis, il y a la ville de Lisbonne, personnage à part entière, sa lumière particulière, son atmosphère. Représentée dès la couverture sur une frise d’azulejos, ces carreaux de faïence décorés typiquement lusitaniens, elle envahit l’album : Le Bairro Alto, quartier plutôt bourgeois où réside le docteur, l’Avenida da Liberdade avec ses pavés noirs et blancs si caractéristiques de la capitale portugaise, le quartier populaire de l’Alfama avec ses rues étroites, ses volées d’escaliers à n’en plus finir, son tram 28, son église, ses bars à fado dont le Dragao d’Alfama dans lequel Fernando et ses amis vont déguster une bière accompagnée de caracois bercés par « Lisboa Antiga » interprété par une chanteuse dont les traits évoquent Amalia Rodrigues … Outre le tram 28, nous prendrons le train pour la station balnéaire de Cascais ou traverserons le Tage à bord d’un caheiro parmi des passagers qui se parlent en mettant la main devant la bouche de crainte que des bufos, ces indicateurs de la PIDE, ne soient à bord…

Cette précision quasi photographique ancre l’histoire dans le réel et en fait jaillir toute sa puissance qui sera encore renforcée par le choix des couleurs restituant admirablement l’ambiance toute particulière qui régnait dans la capitale portugaise en soulignant le contraste entre la clarté et la luminosité du soleil qui inondait la ville et le côté sombre de la dictature qui partout y projetait son ombre. Outre le travail sur la lumière, Nicolas Barral, secondé pour la mise en couleurs par sa fille Marie, a su donner une cohérence entre les deux périodes sur lesquelles se déroule le récit en les inscrivant toutes deux dans une atmosphère de nostalgie aigre-douce, passant sans rupture des tons sépia des flash-back aux couleurs du présent par le biais d’une palette de teintes désaturées à dominante d’ocres.

« Mais moi ? Quelle serait mon attitude si mon pays connaissait la dictature ? » Voilà la question que s’est posée Nicolas Barral à la lecture de Pereira prétend.

Devoir de mémoire à l’égard du peuple portugais mais pas seulement, ce récit retranscrivant la vie quotidienne au temps de la dictature à une portée universelle. A travers une intrigue passionnante portée par un souffle romanesque fusionnant avec la réalité historique, Nicolas Barral, pour la première fois auteur complet, pose les bonnes questions, n’y apporte pas de réponse mais nous pousse à la réflexion.

On ne naît pas résistant ou héros, on le devient. Tirons parti des leçons de l’Histoire. A l’heure où, à l’échelle planétaire, les populismes ont le vent en poupe, il convient d’être vigilants. Sur un air de fado nous rappelle les exactions que peut entraîner cette forme de gouvernance. Et puis, attention également à nos outrances verbales, aux mots que nous employons : celui de dictature, employé actuellement à tort et à travers n’en est que trop galvaudé.

Chronique de Francine Vanhée

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