A FAKE STORY

Laurent Galandon – qui ne s’intéresse pas pour la première fois aux médias comme en témoigne Interférences son album sur le mouvement des radios libres – avait depuis quatre ans le projet d’essayer de mettre en images le moment où Orson Welles adapte « le meilleur des mondes » de son homonyme H.G Wells sous la forme d’un faux bulletin d’information en octobre 1938 et provoque la panique en annonçant l’attaque de la terre par les Martiens. Il s’allie pour cela avec Jean-Denis Pendanx et nous propose A fake story aux éditions Futuropolis.

Si l’expression « fake news » a été malheureusement très popularisée ces quatre dernières années par un président américain qui l’a mise à toute les sauces, on (re) découvre grâce à cet album qu’elle date en fait de près d’un siècle. Mais le scénariste ne voulait pas se contenter de l’anecdote de la pièce radiophonique de Welles, l’un des premiers « hoaxes » (canular) de l’histoire des médias, et lui ajoute une dimension sociale et policière.

En effet, on apprend que ce fameux soir, non loin du soi-disant lieu d’atterrissage des Martiens Grover Mills, a eu lieu un crime familial : un homme paniqué à l’idée de l’invasion extraterrestre aurait décidé de tuer sa femme et son fils avant de se donner la mort. Le jeune garçon a été recueilli par un automobiliste alors qu’il errait blessé et est actuellement entre la vie et la mort. La toute jeune radio CBS qui a diffusé l’émission a une épée de Damoclès au-dessus de sa tête : si le CSA de l’époque – « la commission fédérale de communication » – a vent de cette affaire et si sa responsabilité est prouvée, il lui faudra cesser d’émettre… le vice-président de la station contacte alors leur ancien journaliste vedette, Douglas Burroughs, devenu romancier. Il le dépêche sur place pour tirer les choses au clair. Burroughs devra faire équipe avec le shérif du coin qui n’a guère envie de fouiller la vie de ses administrés et essayer de freiner au contraire   Aretha Miller, jeune journaliste ambitieuse de la feuille de chou locale, et la convaincre de ne pas divulguer trop vite ses scoops… 

Le lecteur est très rapidement mis dans la position de l’enquêteur et constamment invité à revenir sur ses impressions, à relier des épisodes apparemment disparates, et à effectuer finalement une relecture pour assembler les pièces du puzzle. La séquence inaugurale est très représentative du reste de la narration. On a une espèce de prologue de six pages qui montre des personnages et des lieux sans lien apparent entre eux si ce n’est la présence de postes de radios qui diffusent l’émission d’Orson Welles dont le texte est restitué dans son intégralité. Or, a posteriori, le lecteur comprend que ces longues cases « strips » qui font penser à un générique de film présentent ce qui s’est réellement passé cette nuit là de façon fragmentaire.

Le scénario est captivant ; Galandon fait monter la tension à travers le compte à rebours (l’enquêteur ne dispose que de 72 h avant que l’affaire ne soit donnée au FBI) et le huis-clos de Grover Mills.  Il suscite également l’empathie du lecteur en faisant de Burroughs un être profondément humain idéaliste désabusé qui a cessé son activité de journaliste à la suite d’un événement traumatisant – que je vous laisserai découvrir- qui transforme l’album en critique sociale et sociétale. Les personnages sont tous très bien campés par le trait réaliste de Pendanx et les ambiances fort bien rendues dans les variations de sa palette chromatique. Certaines scènes sont insoutenables de cruauté par leur sens de l’ellipse et les monstres ne sont pas ceux qu’on croit… La couverture prend ainsi tout son sens : doté d’un masque à gaz, le jeune Ted ressemble à un extra-terrestre aux yeux luminescents et exorbités : ce qui devrait protéger -le masque- devient menaçant tout comme les personnes censées être piliers de l’ordre (mère, pasteur et police) peuvent se révéler complices ou prédateurs. Il y a quelque chose de pourri au royaume de Grovers Mill… Dans cette vision au scalpel, loin de « l’American dream », les auteurs révèlent petit à petit les faux semblants de la société américaine. Cela nous interpelle car les thèmes évoqués (le racisme et la manipulation médiatique) sont hélas plus que jamais d’actualité. Les deux auteurs malgré une reconstitution sans faille de l’époque (ah la précision des différents postes de radio et combinés téléphoniques !), une colorisation qui rappelle souvent les premières photos couleurs, et des cadrages qui rendent hommage aux grands du photoreportage américain (Dorothea Lange, Walter Evans ou Esther Bubley entre autres) s’amusent donc à dresser des parallèles avec notre époque.

Ainsi, au premier abord, il me semblait que le protagoniste avait une ressemblance avec Laurent Galandon (sans lunettes et avec quelques années de plus) mais J-D Pendanx révèle en interview qu’il s’est inspiré pour son personnage du bédéiste Christian Cailleaux. Le héros est de toute façon apparenté au monde de la fiction : il est romancier et raconteur d’histoires. Alter ego des deux auteurs, il nous transporte dans un monde où le mensonge permet, comme le disait Welles dans F for fake, d’atteindre la vérité. Le titre complet de l’album est A fake story d’après le roman de Douglas Burroughs. Alors qu’est-ce que désigne le « fake story » (histoire bidon) en question : l’émission de Welles ? Le battage médiatique qui a suivi et qui rendait l’émission responsable de tous les maux ? Les alibis des personnages ? l’Histoire américaine et sa pseudo égalité au temps où règnent encore ségrégation et justice à deux vitesses ? l’histoire que nous lisons adaptation supposée du roman que Burroughs aurait tiré de son enquête ? Tout cela sans doute…

Cette vertigineuse mise en abyme et également l’ajout d’une « galerie de mystifications » à la fin de l’album où Nixon, Pinochet, Brejnev côtoient la guerre du Vietnam, une élection de Miss, un film de gangsters et un concert de rock créent un parallélisme osé en soulignant que la frontière entre réel et fiction est très mince, que le politique est autant mis en scène que le divertissement, et en reprenant l’aphorisme shakespearien du théâtre du monde. Pendanx et Galandon invitent ainsi le lecteur à la vigilance et à l’esprit critique… et nous rappellent une règle de base du journalisme : toujours vérifier ses sources et les croiser !

Un album intelligent, incisif, engagé, passionnant par son habile mélange de documentaire et d’enquête policière et mis en scène de main de maître : à lire et à relire !

Chronique de BD Otaku

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