BLANC AUTOUR

S’il y a bien un livre qui est dans l’air du temps, c’est celui du scénariste Wilfrid Lupano et du dessinateur Stéphane Fert. Blanc autour, aux éditions Dargaud, nous démontre à quel point il était difficile en 1832 d’être une enfant de couleur et d’accéder aux études, il fallait également faire preuve de beaucoup de courage pour leur venir en aide.

Il y a dans la ville de Canterbury, aux États-Unis, deux femmes que tout semble opposer. Vraiment ? Prudence Crandal, la directrice de l’école pour filles met tout son cœur à l’ouvrage. Elle reçoit les demoiselles de bonne famille pour leur enseigner un certain savoir, afin qu’elles deviennent des dames cultivées et des épouses attentionnées. On y trouve également Sarah, afro-américaine, de nature curieuse, qui passe son temps à se poser une multitude de questions. La jeunette ressent une énorme frustration quand elle ne trouve pas d’explications à ses allégations. Son amie Maria, la pousse alors à se rendre chez l’enseignante qui, de son avis, a réponse à tout. Timidement, Sarah se rend à l’école pour trouver une solution à ses interrogations. Cette rencontre débouche sur un dénouement dont elle n’aurait jamais pu rêver. La voilà propulsée première élève de couleur à prendre place dans la classe. Lorsque Mademoiselle Crandall l’annonce aux écolières, elles sont sous le choc et n’en croient pas leurs oreilles. Des parents qui ont eu vent de l’affaire sont allés manifester leur mécontentement. Il n’en fallait pas plus pour mettre le feu aux poudres…

Je pourrais parler de l’évolution de la ségrégation à travers le monde. Vous dire aussi mon point de vue sur l’avancée de l’intégration de diverses minorités. Mais, je vais laisser cela à nos amis journalistes, politiciens ou aux autres personnes qui ont le désir d’en débattre. Moi, j’ai seulement envie de vous témoigner le plaisir que j’ai eu à me pencher sur cette histoire, que j’ai trouvé sordide par moments, d’une extrême délicatesse à d’autres instants, intelligente et surtout historiquement parlant d’une redoutable importance. L’être humain se fait depuis la nuit des temps, des idées reçues sur des choses qu’il ne comprend ou ne maîtrise pas. Dans cette bourgade, les habitants blancs ont eu écho de l’affaire Nat Turner. Esclave et prédicateur afro-américain, il mena une révolte sanglante dans le comté de Southampton en Virginie. C’est à cause de cet événement que certains voient d’un mauvais œil la venue de ces jeunes filles qui ne demandent pourtant qu’à s’instruire. Même la loi ne pourra faire flancher l’animosité qu’ils ressentent à l’encontre de ces gamines. Mais jusqu’où ces rustres sont-ils capables d’aller ?

Wilfrid Lupano fait preuve d’un indiscutable savoir-faire pour nous conter ce récit poignant. Il a su y décrire tous les éléments capitaux qui font la force de ce moment. Que ce soit un film, un roman, un essai ou une bande dessinée, ce qui fait l’intérêt de tous ces supports, c’est celui d’exercer notre mémoire. Il ne faut surtout pas oublier et peut-être même, qui sait, y trouver matière à s’améliorer. Lupano n’est pas à son premier scénario historique, les uns plus graves que les autres, comme les trois tomes de la série Communardes ou plus légers tel que Traquemage et L’homme qui n’aimait pas les armes à feu. Quand l’auteur sort des thèmes historiques, il nous entraîne dans de folles fresques, tendres et hilarantes : Un océan d’amour, les vieux fourneaux… On le retrouve même dans la section BD jeunesse avec les fabuleuses intrigues Cheval de bois, Cheval de vent illustrées par Gradimir Smudja, ainsi que Quand le cirque est venu avec à ses côtés un dénommé Stéphane Fert ! Ce dernier m’a conquise avec les remarquables ouvrages Morgane et Peau de Mille Bêtes édités chez Delcourt. Si, dans ces titres, son dessin paraît plus sombre, cela vient clairement des coloris tirant plus sur le bleu foncé et le violet. Blanc autour est représenté par une palette de teintes pastel, relevées par endroit de touches plus obscures. Il s’y déploie du rose, du mauve, du beige et une panoplie de bleu : outremer, turquoise, lavande ou bleu ciel. Son graphisme est expressif, sobre et foisonnant de détails d’une exceptionnelle finesse.

A noter que l’ouvrage se termine avec une postface rédigée par la conservatrice du musée de Prudence Crandall, Joanie DiMartino, qui nous éclaire sur la destinée de ces dames après la fermeture de l’école. On y apprend qu’elles ont presque toutes mené un combat pour l’amélioration de la condition féminine et des minorités. Certaines se sont tournées vers l’enseignement.

C’est indéniablement un de mes coups de cœur de ce début d’année. Un hommage essentiel pour celles qui veulent aller au bout de leurs rêves et ambitions. Nos deux auteurs offrent avec brio une seconde vie à ces femmes héroïques !

Chronique de Nathalie Bétrix

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