Yellow Cab

Le Chabouté nouveau est arrivé ! Paru aux éditions Vents d’Ouest, cet album au titre évocateur de Yellow cab, adaptation d’un livre autobiographique du réalisateur Benoît Cohen is talking to me. Alors, prêts pour une petite virée en taxi dans la grande pomme ? Let’s go !

Mercredi 3 juin 2015

Un couple se promène sur les berges de l’East River. Lui, c’est Benoît, cinéaste français résidant à New York depuis un an. Plus de vingt ans de réalisation de films et de séries à son actif mais le cœur n’y est plus et en panne d’inspiration, il se sent dans une impasse. Il a besoin de concret, alors pourquoi ne pas tenter l’immersion dans la faune new-yorkaise en qualité de serveur, barman, vendeur de hot-dogs ou … « Yellow cab driver ! Le yellow cab, c’est l’essence même de New York, le yellow cab, c’est le cinéma, c’est De Niro, Scorsese, c’est Jarmusch, c’est Breakfast at Tiffany’s, The game de Fincher, Brando dans Sur les quais, James Cagney, Audrey Hepburn, Ben Gazzara, Benny the cab … » Et là, l’imagination de Benoît s’emballe, une idée de scénario jaillit : l’histoire d’un Français venu à New York vivre son rêve américain et devenu chauffeur de taxi afin de subvenir à ses besoins en attendant que ses désirs se concrétisent. De là à ce que Benoît ne se décide à endosser lui-même le rôle afin de nourrir ainsi le script du film à venir, il n’y a qu’un pas …

Jeudi 4 juin

Benoit tapote sur le clavier de son ordinateur : « comment devenir chauffeur de taxi à New York ». L’aventure peut commencer.

D’un pont à l’autre

Cette conversation de Benoît avec sa femme Éléonore, sorte de prologue, s’achève sur l’image du couple assis sur un banc avec en toile de fond le Queensborow Bridge reliant Manhattan au Queens préfigurant les nombreux allers et retours que notre futur cab driver va être sujet à faire dans les semaines à venir. Ce plan ne vous rappelle rien ? Remplacez Éléonore par Diane Keaton et Benoît par Woody Allen et bingo ! vous vous retrouvez devant l’affiche de Manhattan.

Page 156, un autre pont, le Manhattan Bridge, viendra clore le récit avec une reprise cette fois de l’affiche d’« Il était une fois en Amérique », la silhouette d’un homme à côté d’un taxi porte ouverte en lieu et place des personnages.

Entre ces deux évocations hautement symboliques et évocatrices, vont se succéder 145 pages. Christophe Chabouté, comme à son habitude a fait le choix de la lisibilité. « Chercher, creuser, ne pas séduire mais aller à l’essentiel, la simplicité, l’efficacité ...» déclare-t-il dans son artbook « Bricoles, Gribouillis & Fonds de tiroir  … » dans lequel par ailleurs quelques 60 pages sont consacrées à de nombreuses vues de New York, splendides lavis exécutés à l’occasion de l’exposition « A real dream of New York » dans laquelle, fin 2016, il partageait sa vision de la ville avec un autre artiste, un certain Charlélie Couture.

L’auteur a mis en place une narration extrêmement subtile. Du livre originel de Benoît Cohen paru chez Flammarion en 2017, il a gardé la narration chronologique et factuelle du quotidien d’un chauffeur de taxi depuis son inscription à la Master Cabbie Taxi Academy jusqu’au terme de ses cinq mois d’exercice du métier. Tout au long du récit superbement illustré en noir et blanc relatant différentes histoires et autres anecdotes, viendront s’incruster sous forme de texte uniquement les réflexions de Benoît sur le processus de création et l’évolution du projet cinématographique. Toute la première partie, déroulant le parcours du combattant que va mener notre réalisateur dans la jungle de l’administration depuis son inscription dans l’école du Queens jusqu’à l’obtention du précieux papier où la notion de temps est omniprésente – temps passé dans les files d’attente, délai pour réunir divers documents puis obtenir la fameuse licence – est rythmée par les dates et les horloges. En revanche, dès son premier jour au volant d’un taxi de location, c’est l’espace urbain qui va prendre toute la place. Exit les dates et les heures (contrairement au roman), ce sont les noms des rues qui vont insuffler le rythme au récit. Entre ces deux blocs, une magistrale séquence de 10 planches muettes rend magnifiquement compte de l’appréhension ressentie lors de son baptême du feu au volant avant qu’il ne prenne en charge son tout premier client.

Des silences et des regards extrêmement éloquents

Sont également hautement significatifs les silences et les regards : regards sur les cab drivers aux nationalités très diverses mais tous issus d’une même classe sociale, regards qui se croisent … ou pas  entre le conducteur et les passagers installés sur le siège arrière du taxi, regards vers l’extérieur aussi, tournés vers la ville, personnage à part entière, regards enfin sur les New-yorkais qui en arpentent les rues.

« New York, c’est une ville debout », même vue à hauteur d’asphalte à travers le pare-brise d’un taxi. Par sa maîtrise du noir et blanc, son encrage où les grands aplats de noir rythment l’espace et viennent sculpter la lumière, le dessinateur retranscrit formidablement l’atmosphère de la ville. Son trait précis et réaliste, la diversité des angles de vue très cinématographiques, ses cadrages, servent à merveille l’image de la mégalopole.

Un chat …une fenêtre ouverte …

Et puis il y a ces quelques planches de mises en abyme vertigineuses où l’on voit, dans son appartement new-yorkais, Benoît le réalisateur œuvrer sur le scénario à partir des enregistrements réalisés par Benoît le chauffeur de taxi. Oui mais voilà, par la présence d’un chat, d’une fenêtre ouverte, dans notre esprit, à l’image de Benoît se substitue celle d’un autre homme. Ajoutons à cela une miniature de yellow cab posée sur le bureau et nous quittons New-York pour l’île d’Oléron. Nous ne sommes plus en 2015 mais en mars 2020 et nous assistons à la naissance d’un roman graphique…

Yellow cab, c’est la radioscopie d’une ville où « chaque coin est un décor, chaque passant un personnage » et une réflexion sur l’acte créateur. Les amateurs de courses poursuites et d‘action à la Besson, passez votre chemin. On est ici plus proche de l’univers de Depardon. Dans ce récit à dimension sociale d’une tranche de vie, cette succession de rencontres, de portraits de New-yorkais emblématiques de la diversité de Big Apple, ces représentations de la ville elle-même, tout est sublimé par la magnificence graphique du noir et blanc de Christophe Chabouté.

Chronique de Francine Vanhée.

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