TRAQUEE: LA CAVALE D’ANGELA DAVIS

« Dans un meeting à Memphis Lily/ Elle a vu Angela Davis Lily/Qui lui dit viens ma petite sœur
En s’unissant on a moins peur/ Des loups qui guettent le trappeur ». Ces paroles de Pierre Perret ont bercé mon enfance …. Pourtant, je ne connaissais guère Angela Davis tendant même à la confondre avec Betty Mabry la femme éphémère de Miles qui marqua aussi à sa manière l’histoire des Etats-Unis et à laquelle Pénélope Bagieu consacra naguère un de ses portraits dans Culottées.

Angela Davis aurait eu également sa place dans la galerie des femmes « qui ne font que ce qu’elles veulent » de la lauréate du prix Eisner. En cette année du cinquantième anniversaire de son intronisation bien involontaire comme icône de la cause noire, deux bandes dessinées lui sont consacrées qui me permettent de combler mes lacunes et qui vous aideront peut-être à découvrir également cette personnalité. Miss Davis : la vie et les combats d’Angela Davis par Sibylle Titeux de la Croix et Amazing Ameziane est sortie en janvier dernier aux éditions du Rocher et Traquée : la cavale d’Angela Davis  par Fabien Grolleau et Nicolas Pitz vient de paraître dans la toute nouvelle collection « Karma » de Glénat dirigée par Aurélien Ducoudray dont je vous parlerai ici plus avant.

Contrairement au premier volume de la collection, Radium girls, Traquée n’évoque pas le destin d’une anonyme puisqu’Angela Davis a été extrêmement célèbre et célébrée dans les années 1970. Mais, comme les ouvrières du roman graphique de Cy, elle a aussi « au travers d’actes marquants et contestataires », « fait changer la société dans ses fondements et ses acquis ». Son destin « unique a en effet eu une portée collective ». Ce deuxième opus renforce et affine donc la ligne éditoriale de cette nouvelle collection prometteuse qui inclura aussi des personnalités et la construction narrative judicieuse de Fabien Grolleau est totalement au service de ce message.

En effet, alors que l’ouvrage paru aux éditions du Rocher se déroulait de façon chronologique en quatre parties, le scénariste ne nous propose pas ici un biopic exhaustif mais choisit au contraire de se concentrer sur un épisode crucial de la vie d’Angela qui explique sa destinée et ses combats. Fabien Grolleau est coutumier du fait puisque ses biographies de Darwin et d’Audubon se consacraient, elles aussi, à des périodes clés de la vie des protagonistes. Ici, il choisit donc de centrer son récit sur la date du 7 août 1970 : une prise d’otages visant à libérer George Jackson l’un des « frères de Soledad » condamné à la prison à vie à 18 ans pour un vol de 70 dollars tourne mal. Quatre personnes sont abattues (dont un juge) et trois autres grièvement blessées. Angela est membre du comité de soutien des « frères de Soledad » et accusée d’avoir procuré les armes qui ont permis ce coup de force. Elle devient la femme à abattre et durant deux mois déjoue la poursuite du FBI…

Grolleau manie l’ellipse et insuffle un rythme haletant au récit en commençant in media res et en se focalisant sur la cavale et la traque de la jeune femme. On a affaire à un thriller magnifié par les atmosphères et les couleurs très seventies de Nicolas Pitz qui fait des clins d’œil au cinéma de cette période et même à Men in Black avec ces agents du FBI qui semblent être des clones. On ressent très bien l’angoisse de l’héroïne et son désarroi grâce à un trait qui s’apparente parfois au manga et au style adopté par le dessinateur qui la dote de grands yeux de biche apeurée. On a aussi un vrai méchant paranoïaque en la personne d’Hoover et la dimension politique de la machination d’Etat est claire et passionnante. La mise en image est très dynamique et inventive alterne entre strips classiques et cases qui s’affranchissent du gaufrier et s’épanouissent dans des demi-pages voire éclatent en pleine page. L’intérêt est constamment maintenu par ce découpage et également par le choix d’anecdotes incroyables mais véridiques (la pellicule photo) qui apportent un suspense supplémentaire.

Le travail documentaire très fouillé effectué par les deux auteurs met en scène le contexte. Si l’histoire se centre sur la traque d’Angela, on trouve également des flash-backs qui permettent de comprendre son engagement. Le récit se déroule sur trois temporalités avec des séquences en montage alterné : la cavale de 1970, la controverse à UCLA et la rencontre de George en 1969, et l’enfance d’Angela à la fin des années 1950. Ainsi on a la description de ses premières années à Birmingham en Alabama, « ville la plus ségréguée » des Etats-Unis d’après Martin Luther King, dans un quartier où s’établissent les familles noires plutôt aisées dont font partie ses parents et que le Klan toujours très présent cherche à déloger à coups de bâtons de dynamite, d’intimidations et d’incendies. On voit aussi que les parents d’Angela sont des militants et certains propos entendus par la fillette seront repris ultérieurement par la jeune femme devenue activiste. Le roman graphique se présente alors comme un roman d’apprentissage.

Lors de ces flashbacks 1950, les auteurs choisissent d’intégrer un extrait des discours de James Baldwin en présentant un extrait du film de Raoul Peck  I Am Not Your Negro. Cet anachronisme volontaire nous donne une autre clé de lecture de l’album : le destin d’Angela est emblématique du sort des noirs américains. C’est pour cela que le récit est ponctué de références à des émeutes (à l’initiative de suprémacistes ou de black blocks noirs, nul manichéisme ici) et que Nicolas Pitz , qui avait déjà travaillé sur la ségrégation -amérindienne cette fois- dans « Montana 1948 », reprend dans ses vignettes certains clichés célèbres de manifestations du siècle dernier allant des émeutes raciales de Chicago en 1919 ou de Tulsa en 1921 en passant par celle d’Harlem en 1943, de Little Rock en 1957 à Montgomery en 1961 pour développer ensuite les conflits des années 1970. Ceux-ci qui scandent la narration, mettent en scène une ambiance loin de l’image édulcorée que nous gardons de ces années joyeuses du Flower Power, et soulignent le climat de véritable guerre civile qui régnait à l’époque allant même jusqu’à dresser des parallèles avec la situation actuelle en incluant des photos prises dans les années 2000 à 2017 pour montrer que rien n’a vraiment changé.

Le destin d’Angela apparaît donc comme la quintessence de l’oppression du peuple noir. Les flashbacks de 1969, permettent, quant à eux, de comprendre comment l’état et le gouverneur de Californie, un certain Ronald Reagan qui s’était déjà bien illustré durant le Maccarthysme cherchent à briser une jeune femme trop charismatique, trop intelligente, trop communiste et surtout trop noire. Ces analepses retracent aussi la naissance de la relation avec George Jackson. Cette très belle histoire d’amour nous est racontée en empruntant de larges extraits de la correspondance des amoureux, du récit « Les frères de Soledad » de Georges Jackson et du journal d’Angela. C’est aussi un moyen d’aborder un autre problème sociétal qui deviendra l’un des combats de Miss Davis : les conditions de détention des prisonniers aux USA. Les propos ne sont pas sans rappeler ceux tenus par dans l’Accident de chasse  de David Carlson et Landis Blair , autre très bel album récent. Si l’album devient engagé, c’est de façon élégante et subtile : il ne s’appesantit jamais mais suggère les brimades, les tentatives d’intimidation et se contente d’être factuel lorsqu’il évoque la peine reconductible infligée à Georges chaque année depuis dix ans déjà et les conditions de détention d’Angela placée à l’isolement. Pour donner à voir l’emprisonnement insoutenable, le dessinateur choisit de multiplier les cases : l’espace se rétrécit et les gouttières rappellent alors les barreaux.

Depuis l’enfance, Angela se répète le même mantra : « ne jamais s’habituer ». Le lecteur devrait aussi le faire sien …et c’est peut-être une des raisons d’être de ce beau roman graphique de 150 pages. Cet album est tout à la fois un biopic, un roman d’apprentissage, une histoire d’amour, un thriller politique, un témoignage historique, une œuvre engagée contre le système carcéral et la ségrégation. Il est extrêmement construit et maîtrisé tant au niveau du scénario que du dessin et il démontre lui aussi qu’il faudra désormais compter avec la collection « Karma ».

Chronique de BD Otaku

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