Le Grand voyage de Rameau

Phicil, en généreux conteur, composa Le Grand voyage de Rameau, une ode à la beauté tout en délicatesse ! Publié dans la somptueuse collection « Métamorphose » des éditions Soleil, ce titre est indéniablement une belle réussite. Il est graphiquement hors normes et d’une subtile poésie. La période automnale est idéale pour découvrir au coin du feu cet ouvrage féerique et passionnant.

Rameau, petite créature coquette, ne jure que par les abondantes parures que portent les géantes de la capitale. Elle rêve de pouvoir, tout comme elles, porter d’attrayants habits et d’élégants bijoux. Mais voilà, il est interdit de s’approcher de la lisière de la forêt et de braver l’inconnu. Si elle déroge à la règle, la punition prononcée par les vieux sages sera terrible. Alors qu’elle est en train de coudre un ruban sur sa tunique, deux galopins viennent lui chercher querelle. Comme la demoiselle n’a pas sa langue dans la poche, elle les remet à leur place plus rapidement qu’ils n’ont eu de temps pour l’embêter. Sur la défensive et un peu grognon, elle s’en retourne dans son hameau. A peine arrivée, un des anciens la prend à partie pour une question de cueillette de champignons. Notre rigolote n’a que faire de son blabla, ce n’est pas à son tour d’aller chercher des mycètes ! Ronchon, la demoiselle y va quand même. Lors de son périple, la voilà qui se retrouve tout près de la frontière à ne pas franchir. Oh là là, mais la tentation est trop forte, un tout petit pas, juste quelques instants avant que le chariot de feu ne passe, elle aimerait jeter un coup d’œil et revenir en arrière. Obnubilée par ses rêveries de coquetteries, elle oublie qu’elle est en terre interdite et se fait attraper par un guetteur qui garde la frontière. Voilà qu’elle se retrouve au centre de l’attention, on lui intente un procès. Ils n’y vont pas par quatre chemins, pour eux, elle a toujours été une rebelle et la sentence doit être au niveau de ses méfaits : l’exclusion du bois de Mille Feuilles. Si elle veut avoir le droit d’y revenir, la fillette devra se rendre à la « ville monstre » afin de comprendre pourquoi le cœur des géants est si sombre. Dans son malheur, elle a la chance que « Vieille Branche », l’ermite du village, propose de l’assister. Aveugle, mais sage, il est coiffé d’une petite rainette qui lui sert d’yeux. Nos trois compères se mettent en route pour l’immense voyage…

L’album s’ouvre sur un prologue narré par la petite grenouille qui accompagne le vieux solitaire. Elle nous explique ce qui est arrivé, il y a de ça longtemps, au peuple des Milles Feuilles et pourquoi il leur est interdit de sortir des sous-bois. Viennent ensuite 16 chapitres tout en couleur et finesse qui nous racontent les mésaventures de nos trois protagonistes en route pour la ville monstre, « Londres » à l’époque victorienne. Chacune des parties nous fait entrevoir des vues mythiques des environs et de cette bourgade : le château de Windsor, Big Ben ou encore le grand magasin Harrods. Dans leur traque de la vérité, la jeune fille et ses comparses vont croiser de nombreuses personnalités de l’époque : Beatrix Potter, Oscar Wilde et les prémices de son roman éponyme Le portrait de Dorian Gray et même Jack l’Éventreur ! Tout au long de leur escapade, ils seront aidés par une chenille, une amicale truite, Barbillon la carpe, un colvert, un chat guide touristique ainsi qu’un Pitbull. Tout ce vaste monde procure à ce récit une foisonnante richesse visuelle et expressive, mais aussi un dynamisme infini. Rameau saura-t-elle trouver ce qui se cache dans le cœur tourmenté des humains ? Restera-t-elle auprès des Londoniennes et de leurs belles garnitures ? Pour le savoir, il vous faudra la suivre à travers les nombreuses pages de ce luxueux livre.

Mais au fait, qu’y a-t-il dans ce recueil pour en faire un aussi bel objet ? Beaucoup de magie, une pincée d’humour, une quête à la hauteur de mon espérance, et surtout un graphisme majestueux et d’une abyssale expressivité ! Phicil l’a réalisé de manière traditionnelle, du story-board à l’encrage réalisé au lavis d’aquarelle bleu. Ensuite une amie japonaise, Reiko, l’a aidé à poser des aplats de couleur par informatique. Il règle ensuite tout ça à son goût. Les teintes sont donc en transparence et laissent transpirer l’aquarelle derrière. La couverture d’un très joli gris anthracite tirant sur le vert sombre est relevée d’un titre au lettrage raffiné, rehaussé de doré. Des détails floraux et animaliers entourent une pièce centrale en forme d’ovale qui nous dévoile Rameau sur le chat guide posant devant Big Ben. Les pages de garde ressemblent à une ancienne tapisserie anglaise. Il est indiscutable que tout cela relève d’un extrême bon goût ! Déjà lors de l’adaptation des quatre tomes en intégrale de Georges Frog, il y a eu une considérable recherche de mise en valeur de tout le concept. Incontestablement, l’auteur a évolué dans sa ligne graphique, ainsi que dans le contenu de ses histoires. Au départ nous trouvions plus facilement des titres parlant de la société avec de vrais humains : London Calling avec Sylvain Runberg chez Futuropolis,Ventricule par Carabas avec Marc Lizano et La France sur le pouce au côté d’Olivier Courtois édité par Dargaud. Puis sont apparus ses personnages aux visages animaliers : le très sympathique Zen, méditations d’un canard égoïste chez Carabas, Georges Frog et Le Grand voyage de Rameau qui mixte quant à lui les deux genres, humain et anthropomorphique. Phicil a d’ailleurs, il me semble, une prédilection pour les grenouilles…

Rien ne laisse indifférent dans cette bande dessinée qui est éclatante par son esthétisme, enivrante par son panache, elle plaira autant aux adultes qu’à leurs enfants. C’est une réussite avec un « R » majuscule !

Chronique de Nathalie Bétrix

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