La dernière rose de l’été

« Si demain tu cueilles une rose/Dont le cœur est déjà fané/ Dis-toi bien que cette rose/ Est la dernière de l’été » chantait Nana Mouskouri dans une ritournelle à la fin des années 1960. La dernière rose de l’été, c’est aussi le titre choisi par Lucas Harari pour son deuxième album, trois ans après le magnétique l’Aimant paru en 2017, aux éditions Sarbacane. Alors que l’opus précédent jouait de trois couleurs seulement (bleu et rouge assourdis de noir) et se déroulait dans les Alpes suisses en hiver, celui-ci utilise une palette de couleurs plus vives les unes que les autres … pour décrire une bluette estivale dans un cadre idyllique et solaire ? Pas si simple, comme toujours avec cet auteur !

Léo aspire à devenir romancier et travaille en attendant d’être riche et célèbre dans un Lavomatic du côté de la Goutte d’Or. Un soir, juste avant la fermeture, débarque son cousin Sylvain venu subrepticement dans ce quartier populaire à bord de sa voiture de sport pour nettoyer les draps du lit conjugal et effacer toute trace d’adultère. Quelques jours plus tard, ce dernier propose à Léo de se rendre sur la côte pour surveiller les travaux de sa maison de vacances. Devant cette aubaine, tous frais payés, Léo accepte. Il pourra peut-être enfin trouver l’inspiration. Il découvre le monde des riches plaisanciers aux voitures luxueuses et semble fasciné par la vie des habitants de la somptueuse villa d’architecte d’à côté …

Une romance de bord de mer entre Rohmer et Sagan

Juste avant de quitter Paris, Léo achète chez un bouquiniste des quais de Seine, le Martin Eden de Jack London. L’histoire d’un homme vivant de petits boulots (il travaille dans une laverie tiens donc …) qui par amour pour une fille de la haute société va se cultiver comme un forcené et devenir écrivain. D’ailleurs, à la suite d’une boutade, voilà notre héros rebaptisé Martin par sa jolie voisine. Par ce jeu de miroirs et également grâce à la confidence du protagoniste qui avoue avoir pour modèle d’écrivain le John Fante des Quatuor Bandini où le héros immigré italien de deuxième génération prend sa revanche sur les WASP méprisants et tente de séduire leurs filles grâce à l’écriture, on comprend que si Léo est attiré par Rose, ce n’est sans doute pas que pour sa spontanéité, sa fougue et sa jeunesse. C’est probablement aussi par son appartenance à une société inaccessible et désirée. Le roman graphique se mue en comédie de mœurs.

On va ainsi assister dans les premières pages à la romance d’un anti-héros velléitaire (il se rêve écrivain mais on le voit toujours distrait dans ses tentatives d’écriture) quasi trentenaire et d’une adolescente un peu comme dans « Pauline à la plage » de Rohmer. Cependant, la jeune fille paraît d’emblée désabusée lorsqu’elle lance sa diatribe contre le mariage et les histoires d’amour. On se rapproche ainsi de la Cécile de Sagan dans « Bonjour tristesse » surtout dans la description des fêtes alcoolisées de la jeunesse dorée et dans la relation ambigüe liant Rose et son père.

L’histoire se déroule dans un lieu imaginaire fondé sur un syncrétisme : ça pourrait être une île de l’Atlantique puisque le héros prend le ferry ou bien la côte de beauté avec le bac du Verdon. On reconnaît d’ailleurs la gare routière de Royan dans une case, il y a des cabanons de pêche au carrelet, on retrouve aussi le phare de Vallières ou le Tina’s café sur la plage de Meschers et ses falaises… Mais il s’agit finalement d’un bord de mer hyperbolique qui tient à la fois de l’Atlantique et de la Méditerranée.  Chacun peut s’y projeter et le lecteur se laisse ainsi glisser dans une ambiance.

L’auteur présente régulièrement des dessins pleine planche et même parfois en double planche comme celles des pages 46-47 ou 82-83, paysages côtiers semblables à une estampe d’Hiroshige. Ces tableaux dans le récit, outre l’aspect « carte postale » qu’ils procurent, aèrent la narration. Le dessinateur joue sur l’espace inter iconique pour créer une impression sur le lecteur : les espaces blancs délitent le temps et l’allongent artificiellement. On a même une grande case blanche au centre d’une double page (p74-75) qui matérialise le vide et suscite l’impression concrète du farniente, de ce temps de(s) vacance(s) où tout flotte.

Les pleines pages colorées qui ponctuent l’album permettent, quant à elles, de découper l’œuvre en autant de chapitres et rappellent la palette chromatique « pop » employée. Elles font penser également aux différentes « couches » de couleur utilisées en risographie et donnent un côté très artisanal à l’album. L’auteur est diplômé de l’ENSAD en section « images imprimées » et il joue de la technique : on voit des trames apparentes et du grain sur les pages ce qui confère une dimension expérimentale, sensuelle, esthétique et rétro à l’ouvrage.

Un feuilleté de significations

A ces différentes « couches » matérialisées par les pleines pages monochromes viennent s’ajouter le feuilleté des références. Lucas Harari est un grand cinéphile (ses deux grands frères travaillent dans le cinéma l’un comme réalisateur, l’autre comme chef opérateur), un féru d’architecture comme nous l’avait déjà montré l’Aimant (ses deux parents sont d’ailleurs architectes et il a brièvement songé à leur emboîter le pas) et un amateur de bd de la ligne claire. Mais il ne se sert pas de cette érudition de façon gratuite. Chaque référence est signifiante et fournit une clé de lecture.

Ainsi, son personnage masculin ressemble à un Tintin par son regard stylisé et son visage rond mâtiné de Nestor Burma quand il est de profil et de Lucky Luke pour sa mèche rebelle. Il est donc d’emblée perçu comme sympathique et entraîne l’adhésion du lecteur. Ce dernier peut même s’identifier à lui. De nombreuses planches sont vues à travers son regard. On passe souvent, en effet, d’un champ à un contrechamp d’une case à l’autre. On observe le personnage regarder et ensuite on voit ce qu’il regarde « en caméra subjective ». Dans une scène clé du récit, avec une construction à la Joost Swarte, on part sur la même page d’un plan large en haut de page pour faire comprendre que Léo regarde la villa de Rose puis on ressert sur ce qui est en train de s’y passer : les différentes phases de la dispute entre Rose et son père en ombres chinoises. Le lecteur se retrouve dans la peau du héros, voyeur involontaire et se laisse guider par l’interprétation de ce dernier qui hésite à venir au secours de la jeune fille. On pense bien évidemment au James Stewart de Fenêtre sur cour.

De même, le décor est un personnage à part entière et oriente également la lecture. Si l’on peut reconnaître dans la maison de Georges Plyret la villa sur la cascade de Frank lloyd Wright, un architecte qu’affectionne Harari, il ne faudrait pas y voir qu’un simple hommage. Cette construction a aussi inspiré une histoire de « Tif et Tondu » de Will et Rosy, La villa du Long Cri où elle devenait le repère de Mr Choc et bien sûr la maison de Van Damm dans la Mort aux trousses d’Hitchcock. Ainsi d’emblée, la maison désigne-t-elle celui qui doit être le méchant aux yeux de Léo et du lecteur. Des archétypes se mettent en place dans lesquels le héros est conditionné par ses lectures et sa culture.

La bascule du récit

Mais n’en devient-il pas par là même aveuglé, optant pour une lecture manichéenne du monde et se fiant un peu trop aux apparences ? Une voix dissonante instille peu à peu le doute : la bande-son. Les chansons teintent en effet le récit et servent de guide. Ainsi, La dernière rose de l’été désigne moins la chansonnette de Nana Mouskouri que le célèbre poème de l’irlandais Thomas Moore chanté par Nina Simone repris par Rose. Il confère une autre signification au récit : au lieu d’inviter à l’épicurisme, il rappelle l’omniprésence de la mort et la finitude de l’amour… D’autres chansons en apparence anodines servent également de révélateurs au sens photographique : le Toxic de Britney Spears n’est pas qu’une musique pour boum adolescente mais souligne que l’amour peut être mortifère tout comme Bang Bang tandis que Time of the Season des Zombies représente la montée du désir mais y oppose une figure paternelle … Ainsi la playlist, loin d’asseoir le réalisme, se mue en indice. Petit à petit les certitudes mises en place se déconstruisent pour le lecteur : Rose n’est finalement pas si ingénue que cela ; le parâtre est-il son beau-père comme elle le prétend ou son père comme elle le laisse involontairement échapper ? Quant au méchant qui a le physique de l’emploi (et qui constitue un hommage au grand-père acteur Clément Harari célèbre second rôle du cinéma) l’est-il vraiment ?

Ainsi, le récit bascule dans le récit d’aventures et se nimbe de fantastique. Le fait divers périphérique à la narration (la station balnéaire bruisse de nouvelles inquiétantes : deux adolescents ont disparu) devient peu à peu central. Alors qu’il en semblait si éloigné chromatiquement, La dernière rose de l’été rejoint l’album précédent. Des images presque subliminales surgissent et prennent de court à la fois Léo et le lecteur. On éprouve un sentiment d’« inquiétante étrangeté» et des petits détails prennent de l’importance : les deux disparus étaient de grands bruns à l’image de Léo, le jeu du loup garou semble plus qu’un simple jeu de rôle et la légende apparaît par le biais des poupées amérindiennes Katchinas.

On assiste alors à un changement de rythme et à la mise en place d’une atmosphère pesante. Harari supprime la gouttière entre les cases : des nœuds graphiques et des effets labyrinthiques se créent. L’œil hésite et se perd. Cela suscite l’angoisse. Les noirs s’accentuent aussi. On retrouve un encrage fort à la Charles Burns, les scènes nocturnes se multiplient… Le récit devient hypnotique…

Certains ont critiqué le dénouement qu’ils trouvent frustrant voire décevant. Il me semble, au contraire, qu’il clôt parfaitement ce récit d’initiation et d’accès à l’âge adulte d’un adulescent qui apprend à se déprendre de ses influences romanesques … On dit souvent qu’un auteur naît non pas avec son premier livre mais avec le deuxième. Et c’est bien le cas ici ! Il y a décidément une patte Harari. Il joue des codes graphiques de la narration comme de ses nombreuses références culturelles. Son récit est à la fois plurivoque, fascinant, expérimental et d’une incroyable maturité. Une fois encore, il convient de souligner le superbe travail éditorial des éditions Sarbacane et le façonnage magnifique : impression grand format sur papier épais et jolie couverture avec dos toilé… de couleur rose comme il se doit. Un immense coup de cœur !

Chronique de BD Otaku.

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