Cocteau l’enfant terrible

« En lui, la fiction et la réalité ne formaient qu’un. » Cette phrase de Cocteau dans « Thomas l’imposteur » (1932) pourrait très bien s’appliquer à son illustre auteur. Sacré défi pour François Rivière et Laureline Mattiussi que de produire une « bio graphique » de l’artiste aux multiples facettes ! C’est pourtant ce qu’ils vont faire avec brio dans l’album Cocteau, l’enfant terrible paru dans la collection Écritures aux éditions Casterman. Un one-shot passionné et passionnant !

Milly-la-Forêt, 1963

Cocteau,seul, assis dans son fauteuil entouré de ses objets familiers, fume, perdu dans ses pensées. Souvenirs d’enfance : la mort du père, l’appartement du grand-père mélomane et collectionneur d’art, le lycée Condorcet, sa fascination pour Dargelos, ce camarade qui le hantera longtemps à tel point qu’on le retrouvera dans « Les enfants terribles » et » Le sang d’un poète »… Deux jeunes marins viennent le chercher et le conduisent dans un endroit mystérieux où siègent un homme et une femme.

« Jean Cocteau, on vous accuse d’être un touche-à-tout, un dilettante mondain, un séducteur opportuniste, un poète superficiel et fantaisiste. Votre œuvre ne suit aucune logique. Vous êtes tour à tour poète, dramaturge, écrivain, dessinateur. Vos métamorphoses agacent. Vos intérêts multiples, votre sociabilité frénétique empêchent d’appréhender votre œuvre avec distance. On vous manque souvent de respect. Peut-être parce que vous manquez de sérieux. A-t-on jugé votre œuvre avec trop de désinvolture ou êtes-vous un imposteur ? Un être éparpillé, pris en défaut de profondeur ? »

Cette mise en accusation fait écho à une scène du film testamentaire de Cocteau « Le testament d’Orphée », qualifié par Cocteau lui-même d’« ombre chinoise de sa vie», scène dans laquelle Maria Casarès incarnant la mort et François Périer, son chauffeur, le jugent.

Ayant constaté, encore de nos jours, un scepticisme quant à la légitimité de l’artiste, c’est sous l’angle de cette ingénieuse mise en abyme que Laureline Mattiussi a choisi de nous faire (re)découvrir Jean Cocteau. Tout en conservant la base chronologique souhaitée par François Rivière, elle va mettre en lumière la poésie et la beauté de l’image cinématographique de cet incomparable touche-à-tout sans omettre le rapport qu’il a tissé tout au long de sa vie avec le monde de l’invisible. S’en suivront 7 chapitres et un épilogue retraçant la vie ou plutôt les vies à la fois de l’homme et de l’artiste à travers les lieux, les rencontres qui ont compté et bien sûr son œuvre créatrice dans lesquels, sous les vapeurs d’opium, se mêleront réalité et onirisme.

On y croisera, bien sûr, Stravinski et Picasso qu’il considérait comme ses maîtres et à qui il vouait une profonde admiration, mais aussi Raymond Radiguet, Jean Genet, Jean Marais …

Choix on ne peut plus judicieux que celui de Laureline Mattiussi pour s’approprier et illustrer ce projet initié par François Rivière. La (non) frontière entre réel et irréel est un de ses thèmes de prédilection. Lauréate 2010 du prix Artemesia pour le premier opus de son diptyque L’ile au poulailler, elle affiche son excellente maîtrise du noir et blanc dans l’album Je viens de m’échapper du ciel paru également dans la collection Écritures de Gallimard en 2016. C’est cette même technique qu’elle utilise ici, « un choix d’atmosphère fortement influencé par celui celui de la Belle et la bête et surtout l’extraordinaire lumière qui s’en dégage ». Son trait danse et virevolte avec légèreté à l’évocation du jeune poète des salons, s’alourdit et s’épaissit en de larges aplats ou se brise et se désagrège lors des périodes sombres de sa vie.

Des objets qui ornent la maison de Milly-la-Forêt, en passant par le décor du testament d’Orphée et le collier de Maria Casarès, jusqu’aux scènes de tournage du « Sang d’un poète » et la « Belle et la bête », c’est avec un sens aigu du détail que l’illustratrice va représenter les différents univers de l’artiste.

A la fin de l’ouvrage, on trouve quelques pages de présentation des personnages les plus emblématiques que l’on peut lire avant ou après c’est selon.

Il y a au moins deux façons d’aborder le récit. J’ai testé les deux.

Première façon : on saute directement dans le grand bain et naviguant entre réel et onirisme on se laisse emporter par la beauté des images et des évocations et peu importe si on ne comprend pas tout.

Cocteau lui-même ne disait-il pas : « Vous cherchez trop à comprendre, c’est un grave défaut »…

Deuxième façon : Comme moi, n’en déplaise à Cocteau, on assume ses défauts, même les plus graves. Intriguée, conquise, j’ai eu une incompressible envie d’en savoir plus. Alors je me suis replongée dans ses films :  Le sang d’un poète , Orphée, Le testament d’Orphée, Les enfants terribles ainsi que dans divers documentaires, puis j’ai relu Cocteau, l’enfant terrible. Et ce fut un deuxième émerveillement, l’impression d’en tirer la substantifique moelle et ce, grâce à la justesse du propos du tandem Mattiussi/Rivière.

Épilogue…

« -Le verdict ?

– Il n’y a pas de verdict.

– La sentence ?

– Elle a déjà eu lieu »

Et Cocteau traverse le miroir.

D’une extrême élégance, du grain de sa couverture blanche rehaussée de doré à sa page ultime, cette somme de 240 pages nous offre un portrait captivant de ce trublion ès arts hors pair, hors normes, hors du temps. Ne passez pas à côté !

Chronique de Francine Vanhée

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