Les croix de bois

A peine fini ça recommence ! Après une publication pléthorique durant la dernière décennie, on pensait en avoir terminé avec les commémorations de la Grande Guerre en bande dessinée… Or, moins de deux ans après les dernières célébrations du centenaire, voici que paraît l’adaptation d’un monument de la littérature et du cinéma de guerre : Les Croix de bois de Roland Dorgelès (qui participa également à l’écriture du scénario du film de Raymond Bernard en 1932) par JD Morvan et Facundo Percio sous la houlette de Martin Zeller aux éditions Albin Michel.

S’il n’y avait pas eu le confinement, cette adaptation serait parue chez le même éditeur cent-un ans jour pour jour après le roman qui rata de peu le prix Goncourt (gagné par Proust) et obtint le Femina. Ce titre étendard, premier des cinq prévus cette année, marque aussi le retour à la BD chez Albin Michel. Mais quel peut-être l’intérêt de publier un énième album sur la Grand Guerre ? Est-il encore possible d’innover sur un thème aussi balisé et exploité ?

On notera qu’il ne s’agit pas d’une simple adaptation mais d’une véritable recréation. JD Morvan modifie, en effet, profondément la structure de l’œuvre source. Alors qu’on avait 17 chapitres tous titrés qui présentaient des « scènes » du quotidien des soldats sans réel lien entre elles, non datées, non localisées, afin de leur conférer une portée exemplaire et universelle, le scénariste choisit un développement quasi linéaire et situe les actions principalement à Neuville -Saint-Vaast en Artois et à Hermonville dans la Marne. Il ramasse le roman sur un peu plus de six mois : le héros arrive en novembre 1914 et meurt en juillet 1915. Il remanie donc le récit afin d’offrir au lecteur un véritable récit de guerre et non plus de simples saynètes.

L’album commence in medias res sur le champ de bataille et confronte héros et lecteur aux combats puis reprend, en flash-back, le début du roman : l’insouciance initiale du héros Gilbert Demachy étudiant en droit engagé volontaire qui part la fleur au fusil et la besace en moleskine blanche en bandoulière avant d’être accueilli de façon moqueuse par les vétérans. La juxtaposition de ces deux épisodes met en évidence ce qui est une des clés et des visées du roman : Demachy pensait – à la suite de ses lectures des quotidiens- que la guerre était simple et facile mais il se heurte à la violente réalité. Dorgelès, le journaliste, témoigne sans fards de ce que fut vraiment la guerre dans tous ses aspects. Les deux bédéistes font de même en opposant par ce montage le fantasme de l’arrière à la réalité. Leur choix de couverture le souligne également : on y voit un ciel rouge sang, des croix de bois brisées par le souffle des obus et un poilu en uniforme bleu horizon qui ne va pas triomphant au combat mais se tient, au contraire, accroupi, prostré et passif, en attendant une accalmie ou peut-être la mort.

Cette couverture n’est pas sans rappeler le graphisme de Jacques Tardi mais cette parenté ne concerne nullement le contenu de la bande dessinée qui s’éloigne complètement de l’œuvre de son prédécesseur. En effet, pour ménager des moments de pause et de rire, JD Morvan intègre des pages que Dorgelès avait enlevées avant le passage à la censure tels les chapitres « la boule de gui » ou « les permissionnaires » ou intégrées dans d’autres de ses romans dont Le Cabaret de la belle-femme. Il reprend ainsi une scène de travestissement ou de bataille de boules de neige. Ces scènes de farce offrent un contraste frappant avec celles des combats et en accentue toute l’horreur. Enfin et surtout, il fait intervenir de façon très originale le romancier Dorgelès qui devient l’un des personnages de la BD. L’incipit du roman n’est transcrit qu’à partir de la page 17 de la bande dessinée ; auparavant, en plus de la scène de de combat, elle développe des éléments de la vie de Dorgelès dans une sorte de prologue : on le voit ainsi demander son appui à son rédacteur en chef, un certain Clémenceau, pour aller à la guerre alors qu’il en est exempté pour raisons de santé. Cette mise en abyme avec l’introduction du personnage Dorgelès transposant ses expériences dans la fiction sous de multiples identités – Larcher, Demachy et même Sulphart – permet d’étoffer le « vécu » des êtres de fiction grâce à celui de leur auteur (Morvan réutilise ainsi la correspondance authentique de Dorgelès et de sa maîtresse Mado) et donne une magnifique profondeur à ceux-ci. C’est une superbe, originale et passionnante relecture qui suscite également une interrogation sur les rapports de l’art au réel en accordant autant de place à la genèse et à la réception du récit qu’au récit lui-même.

Ce feuilleté de significations est rendu lisible pour le lecteur par des codes couleurs et des styles graphiques différents dévolus à chaque strate du récit. Les pages biographiques sont ainsi réalisées en couleurs sourdes où domine le bleu gris dans un style très ligne claire tandis que le monologue intérieur de l’écrivain est placé dans un cartouche jaune pâle. Les pages originelles du roman adoptent, quant à elles, un style beaucoup plus expressionniste au fusain dans une bichromie où domine l’ocre qui rappelle la boue des tranchées et les ajouts de pages expurgées restent dans le même style qui peut rappeler certains croquis de Gus Bofa surtout pour les expressions de personnages. La voix off de Larcher y est placée dans des cadres blancs qui se détachent de la page et la typographie choisie rappelle la police de caractère d’une vieille machine à écrire. Le passage d’une strate à l’autre s’effectue parfois sur une phrase (on voit Dorgelès taper à la machine le récitatif qu’on vient de lire) ou dans une « surimpression » cinématographique : on part d’une attitude de Dorgelès en couleur et dans la case suivante on retrouve la même attitude donnée au personnage de fiction, Demachy ou Larcher, en bistre. Outre la clé de lecture ainsi fournie, on peut voir dans ce procédé un hommage à l’adaptation cinématographique de Raymond Bernard qui en usait abondamment.

Cette traduction graphique n’est pas pour autant une trahison. Dans les récitatifs, Morvan, comme dans ses récentes adaptations des romans de Boris Vian, cite de longs extraits du roman. Les dialogues en sont repris également avec toute l’attention que l’écrivain portait à la retranscription des parlures et niveaux de langue des uns et des autres et surtout la visée de l’œuvre source est respectée. Il ne s’agit pas, en effet, dans Les Croix de bois de faire preuve d’idéologie ( au contraire du Feu  de Barbusse qui martelait que c’était le prolétariat qui payait un lourd tribut à la guerre, chair à canon envoyée en première ligne, tandis que les riches planqués s’enrichissaient encore davantage à l’arrière) mais de présenter la guerre dans toute son horreur sans la glorifier et de souligner aussi les élans de solidarité qui pouvaient avoir lieu. Le scénariste rend parfaitement le sentiment d’attente interminable, d’ennui et de fatalisme qu’on trouve dans le roman tandis qu’avec les chapitres ajoutés il souligne la mixité sociale que créent les tranchées et le sentiment d’incompréhension ou d’abandon que ressentent les Poilus une fois revenus à l’arrière.

Le découpage est extrêmement signifiant et le traitement pictural frappant. Dans les pages « ligne claire », Percio fait preuve d’un grand souci de documentation tant pour les épisodes se déroulant dans le Montmartre de l’arrière, les portraits d’après nature de Dorgelès, Clémenceau, Albin Michel ou Madeleine que pour l’arrivée au front. Dans les pages de combats, le dessinateur manie l’ellipse pour ne pas être redondant dans l’horreur et n’en devient que plus percutant par sa sobriété. Il nous offre tout de même des cases hallucinées avec des soldats aux allures spectrales qui rappellent le triptyque « La Guerre » dans de pleines pages somptueuses. Le Mont calvaire est présenté comme un paysage lunaire à la manière d’Otto Dix dans ses eaux fortes de 1924. Parfois les traits des officiers sont distordus comme émanant d’un cauchemar expressionniste sous le pinceau de Munch. Il joue aussi avec les codes de la bande dessinée en sortant des cases et en intégrant pleinement les onomatopées au dessin. Son trait vibrant, à l’épaisseur plus ou moins marquée permet de varier l’intensité des émotions. A priori, C‘était la guerre des tranchées et La Grande guerre de Charlie me paraissaient inégalables, or le dessin de l’argentin Facundo Percio n’est nullement en reste !

Dans la présentation du nouveau département bande -dessinée, Martin Zeller précisait que la maison voulait axer sa production sur « l’écriture dessinée ». Et l’on peut dire que ce coup d’essai est un coup de maître. En effet, il ne s’agit pas finalement d’un simple ouvrage de plus, mais d’un ouvrage clé. Il permet de rappeler avec sobriété : l’horreur des conflits, la nécessité de témoigner et aussi – en cette période où l’on a eu tendance à les oublier voire à les sacrifier durant le confinement- l’importance du rôle des artistes pour traduire notre monde et écrire l’Histoire pour les générations futures, tout en contribuant à faire de la bande dessinée un art majeur (pour ceux qui en doutaient !).

Chronique de BD Otaku

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