Bolita

Comme dit le dicton, il n’y a pas de travail ingrat. Permettez-moi d’en douter. Quant à vous, vous changerez sans doute d’avis une fois que vous aurez lu Bolita. C’est l’ultime titre rédigé par le regretté Carlos Trillo et magnifié visuellement par Eduardo Risso. Il a été traduit par ILatina un éditeur spécialisé dans la bande dessinée latino-américaine.

Je vous signale que bolita signifie de manière péjorative un surnom donné par les Argentins aux ressortissants boliviens installés chez eux.

Rentrons dans le vif du sujet : Un triste quotidien choc et baroque marqué par le catholicisme et les mensonges.

Notre protagoniste du jour se nomme Rosemary Ajata. Ne mâchons pas nos mots, c’est une petite grosse pas très belle qui est âgée de vingt-huit ans. Elle fait la boniche pour les riches et vit chez Raula dans une « bidon-zone ». La logeuse est la meilleure amie de sa maman car la pauvre génitrice est internée en psychiatrie. Pendant ses heures d’errance, la chica se rend à la bibliothèque de Ruth pour se cultiver un peu. Son chéri Toco est un policier mais un vrai connard qui se prend pour un caïd. Seul mâle à porter de l’intérêt à la demoiselle, il ne rechigne jamais à un « saut sur le pouce » dès que l’occasion se présente.

En fervente catholique, Rosemary est recommandée comme femme de ménage chez de luxueux propriétaires par le prêtre German. Cette fois elle sera la domestique d’Erica et Rodolpho Wucherpfennnig Zwerg. Frère et sœur à la ville mais qui partagent étrangement la même couche. De grands blonds, aux pieds plats, jumeaux, typés européens qui possèdent un énorme compte en banque. Par une journée de dur labeur, la miss remplit ses tâches avec détermination. Mais de coups de plumeau en rangement intensif, la jeune-fille découvre des ouvrages d’un poète fasciste et une belle photo du couple en compagnie de leur tonton favori, un certain Josef Mengele.

Erica pratique le voyeurisme, elle aime se pavaner nue devant son employée d’entretien tandis que Rodolpho adopte un comportement hautain et suffisant. La richesse déconnecte ces privilégiés. Rosemary nettoie derrière eux leurs beuveries, orgies et autres cochonneries. Faisant fi de tout ça, elle joue la carte de la maîtresse de maison innocente et bien disciplinée. Fortement éprise d’une curiosité et d’un élan de justice plus forts que tout, la bolita s’embarque telle une journaliste d’investigation ou une détective privée dans une enquête sur ses employeurs. Mais cela va lui attirer beaucoup d’ennuis. Ses recherches déboucheront sur les exactions nazies et les affiliations de Monseigneur Aldo Llauro en provenance directe du Vatican. Sans omettre les hommes de main à la solde du commissaire Vergara, ancien patron de la nénette en cheville avec la mafia péruvienne. Il finit en prison par la faute de miss bobonne dans sa sacro-sainte croisade de vérité. Rosemary trouvera-t-elle un salut quelconque et une existence meilleure après tout ce ramdam ? Je vous invite comme moi à parcourir ce volume pour connaître la conclusion de ce jeu de piste.

Fidèle à son habitude, Carlos Trillo réussit avec bonheur le mixte d’univers réalistes combinés à une prose fictionnelle bien bâtie et opiniâtre. Chez lui, la pauvreté se heurte au cossu pour un point de vue sur la sempiternelle lutte des classes. Il fit partie de cette génération d’auteurs qui ont vécu la censure, la dictature de leur pays natal et qui avaient nombre de choses à dire ou à dénoncer. Il appuyait là où ça faisait bien mal mais possédait un art exquis de juger les méfaits de cette Amérique latine qui fut un temps peu recommandable. Celle-là même qui a mis à sa tête bon nombre de tyrans et accueilli les despotes de la seconde guerre mondiale. Son imaginaire est à la fois inspiré et nourri mais poussé par des échos historiques existants. Avec sa bande dessinée au contenu solide, il signe une politique-fiction dénonciatrice. Il emploie un humour noir et grinçant pour faire glisser la pilule . La lecture est caustique et sarcastique.

Eduardo Risso est toujours aussi virtuose avec son dessin hyper chiadé. Il possède une maîtrise hallucinante et percutante du trait en noir et blanc. Descendant direct de l’école d’artistes tels que José Munoz, des Breccia père et fils, Domingo Mandrafina, Carlos Meglia etc. La liste est bien trop longue pour tous les citer sans oublier évidemment Hugo Pratt et Frank Miller. Les points forts de cet illustrateur hors-pair sont d’abord sa capacité à trouver des angles de vue improbables. Mais aussi des cases débordantes qui se chevauchent ou se superposent de tous les côtés, dont la seule limite semble d’être la taille de la feuille sur laquelle il se penche. Un plafond, une toile d’araignée, une porte grillagée ou le ras du sol ne sont que le prétexte à des expérimentations de cadrages afin d’apporter une « patte » fraîche et nouvelle au regard du lecteur. Et ainsi faire la nique à une mise en page embourgeoisée qui s’est parfois trop enfermée dans le classicisme et la rigidité. Autre élément, ce tracé « difforme » qui s’éloigne du côté joli et tout beau si cher au neuvième art. Les personnages sont charnus voir même poussés à l’exagération. Rosemary se détourne du style bombe atomique latine. Raula est affublée d’une tête limite en forme de pamplemousse. La beauté chez Risso n’a pas sa place sur le papier, les physiques sont disgracieux mais servent à merveille l’histoire. Magnifique travail à l’encre de chine pour une bichromie profonde. Je salue la superbe retranscription du soleil qui cogne, la chaleur accablante tout comme les coins de rues et appartements sordides baignant dans la pénombre. Les vignettes de pensées sont rajoutées en crayonné abouti pour un résultat assez dru, digne d’un travail sur pellicule photo. En bref, les autres pigmentations ne sont nullement nécessaires pour servir le ton spongieux du récit.

Au final, je recommande ce one-shot coup de poing qui sort de l’imagination d’un auteur rebelle mordant et ironique à la production prolifique.

Chronique de Vincent Lapalus

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