Celestia

Celestia de Manuele Fior, publié par l’éditeur genevois Atrabile, est incontestablement un chef d’œuvre onirique et graphique ! Une ode intemporelle, qui nous entraîne dans les méandres d’une cité d’eau, où il faut se méfier des hommes masqués et d’un groupuscule qui se cachent dans les bas-fonds de la ville et pénètrent vos songes.

Ce que l’on remarque en premier quand on découvre ce pavé de 272 pages, c’est sa très belle couleur bleue. Entièrement bordé de cette nuance, il est impossible de ne pas s’en approcher et de l’ouvrir. Puis, il y a l’incursion dans l’album et là, on entre dans une galerie de toiles peintes toutes plus belles et enivrantes les unes que les autres. Si les teintes de bleu prédominent dans les premières pages, elles se retrouvent très vite sublimées par des nuances d’ocre et de sable. Il est bien difficile de parler des pigments que l’on rencontre tout au long de la lecture, tellement ils évoluent et se diversifient au fil du récit. Il émane de l’album des instants d’une infinie douceur, pour dériver sur des passages bruts d’une force incommensurable. Puis, nous plongeons dans des éclats psychédéliques ou des lueurs aveuglantes. Je n’ai tout simplement pas de mots pour décrire toutes les émotions qui ont parcouru mon corps et mon âme lors de mon immersion totale dans cette narration fantasmagorique. Il s’en dégage une telle puissance, qu’il m’aura fallu plusieurs heures pour revenir à moi. Comme une impression de m’être assoupie et d’avoir parcouru un magnifique rêve…

Pierrot, jeune homme dégingandé, s’en retourne chez son père. Absent depuis un certain temps, il le retrouve, ainsi qu’une faction de jeunes personnes qui, toutes comme lui, ont le don de télépathie. Rossella, l’entreprend pour savoir s’il a vu Dora ces derniers temps. Celle-ci a disparu depuis deux semaines. S’il n’est pas spécialement aimé de ses congénères, ils aimeraient qu’il reste avec eux. Pierrot est celui qui connaît le mieux tous les aléas de la ville. Il n’en a pas envie et en plus, il est attendu pour un apéro ! Si cela peut paraître être une excuse, il prend la poudre d’escampette et s’en va dans la citadelle. Il y retrouve Dora, cachée dans une petite barque totalement paniquée et qui vient de faire une incursion dans sa tête, ce qui ne lui plaît pas du tout. La jeune femme paumée lui demande de la prendre sous son aile. Commence alors pour les deux compagnons, une étrange échappée. Pierrot est hanté par d’énigmatiques souvenirs parmi lesquels celui d’ un pont qui explose. Poursuivi par des hommes costumés, notre drôle de bonhomme embarque la donzelle sur un petit bateau et décide de quitter l’île flottante. Ils voguent toute la nuit sous une pluie battante, pour se retrouver, à l’aube, sous un soleil éclatant et la terre ferme. Cela faisait longtemps que personne n’était sorti ou rentré du bourg. Ce qui va suivre répondra, en partie, aux questions du pèlerin… Une quête irréelle leur fera parcourir d’inhabituels chemins et les rencontres atypiques qu’ils font, les approchent un peu plus d’une imprévisible vérité. Le bouquet final est à la hauteur de tout ce qu’ils auront traversé et moi j’aurais tant aimé que tout cela ne s’achève jamais !

Manuele Fior est un artiste que j’ai découvert, il y a 10 ans, avec son très bel album Cinq mille kilomètres par seconde, aux éditions Atrabile. Il a obtenu en 2011 le Fauve d’or à Angoulême. En 2013, paraît chez Futuropolis L’entrevue, un livre dessiné entièrement exécuté en noir et blanc. On y découvre pour la première fois son personnage Dora. Étonnant album de genre SF, qui pourtant par son dessin extrêmement doux, mêlant lavis et fusain, nous emmène à première vue bien loin de cette thématique. Pour percevoir toute l’ampleur de son talent d’illustrateur, il faut contempler et cela sans retenue, son très bel album aux éditions Ici même L’heure des mirages. Il y dévoile une kyrielle de ses plus belles compositions. Tout cela est agrémenté de petits textes, écrits de sa plume. Conteur hors pair, ses rédactions sont remplies d’une retentissante poésie. Le merveilleux est dans ses paroles et ressort de ses fresques luxuriantes. L’inspiration pour Celestia est tirée de souvenirs de sa vie d’étudiant à Venise, il y a 20 ans. Ils ont laissé la place à la fiction et à l’élaboration des personnages. C’est un ouvrage où l’improvisation a un rôle très important, encore plus que dans ses autres réalisations. L’histoire a pris plusieurs chemins, certains ont été abandonnés pour finalement arriver à cette fin…

Il ne faut indubitablement pas passer à côté d’un si bel ouvrage. Il ouvre notre esprit à une succession de plaisirs et cela se passe autant dans la tête, dans le cœur, que dans les autres parties de notre corps… Il n’y a qu’une chose à dire, c’est éblouissant !

Chronique de Nathalie Bétrix.

©Éditions Atrabile, 2020, Manuele Fior.

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