ILS ONT TUÉ LEO FRANK

Qui est Leo Frank et qui l’a tué ? Réponse dans l’album Ils ont tué Leo Frank scénarisé par Xavier Bétaucourt, illustré par Olivier Perret et colorisé par Paul Bona aux Editions Steinkis.

Nous sommes en 1913 à Atlanta. Leo Franck est le patron d’une fabrique de crayons ; il vient de New-York ; il est juif. Trois raisons qui font que ce trentenaire au physique à la Buster Keaton va voir sa vie basculer quand on va découvrir dans son usine le corps de Mary Phagan, une ouvrière de 13 ans. Ce fait divers authentique sur fond d’antisémitisme va déchaîner les passions outre-atlantique.

L’album s’ouvre sur deux pages quasi muettes.Géorgie, août 1915 : des hommes parcourent de nuit les 180 kilomètres qui relient Marietta à Milledgeville, pénètrent dans la prison, tirent brutalement Leo Frank du sommeil, refont le chemin inverse et le pendent au petit matin dans la forêt située à 30 km du cimetière de Marettia où repose Mary. Sur la dernière planche consacrée au lynchage, s’incruste une voix off, celle d’Alonzo Mann et nous basculons en 1982, à Bristol, Virginie. Alonzo Mann, 14 ans au moment des faits, était employé à la National Pencil Company de Leo Frank et, en ce jour de fête du 26 avril 1913, a été témoin de ce qui s’est passé. Il s’est tu à l’époque mais cette histoire l’a hanté toute sa vie ce qui l’a amené à témoigner auprès de deux journalistes.

C’est donc par sa voix que 70 ans après le drame, nous allons découvrir toute l’affaire. Le veilleur de nuit qui a découvert le corps, le premier à être soupçonné en raison d’une lettre trouvée auprès de la victime laissant entendre que le coupable était un homme noir est vite disculpé. Les soupçons vont alors se porter sur deux autres hommes aux antipodes l’un de l’autre : Jim Conley, balayeur noir, pauvre, alcoolique qu’on a vu laver une chemise tachée de sang et Leo Frank, le patron, juif, considéré à tort comme riche, le dernier à avoir vu la victime vivante. Nous connaissons la fin : Leo Frank sera lynché. Etait-il coupable ? Et quand bien même il l’aurait été, qu’est-ce qui peut justifier un tel acte ?

Vont s’en suivre une enquête bâclée, menée à charge contre Leo Frank, supervisée par un procureur général soucieux de sa réélection, le procès, et enfin le lynchage par un groupe constitué d’un bon nombre de notables de la ville autoproclamé « Les chevaliers de Mary Phagan ». La boucle est bouclée.

Xavier Bétaucourt, le scénariste, vient du milieu journalistique et ça se sent.

Une des forces de cet ouvrage est la narration qui, suite à une recherche documentaire très fouillée, s’appuie d’une part sur les témoignages, réquisitoires et plaidoyers du procès et d’autre part sur les articles de journaux de l’époque.

Elle est rigoureuse, claire et convaincante.

Le fil conducteur du récit est de tenter de trouver une réponse à la question « Pourquoi et comment a-t-on pu en arriver là? »

Il faut compter avec le climat de l’époque. La vie était difficile à Atlanta, la misère y était grande et la violence omniprésente. Il y avait certes des tensions entre noirs et blancs mais l’antagonisme se situait surtout entre les riches et les pauvres.

La guerre de sécession n’était pas si loin et la rancœur était encore forte contre les « Carpetbaggers » ces hommes d’affaire qui venaient du Nord.

C’est dans cette atmosphère de misère, de violence et de rancune que l’affaire a éclaté.

Et puis, il manquerait des pièces au tableau si l’on omettait de mentionner l’acharnement de la presse qui, afin de doper les ventes, va faire de la surenchère, n’hésitant pas à mentir et publier des témoignages plus que douteux livrant ainsi Leo Frank en pâture à la vindicte populaire.

L’attitude même de l’accusé, par sa froideur et son manque de réaction jouera en sa défaveur.

L’illustration d’Olivier Perret, sobre et efficace, est au service de la narration en donnant la primauté à l’action. Je salue tout particulièrement le travail de Paul Bona qui a colorisé via l’ordinateur les planches mises en lavis par le dessinateur. Ses choix contribuent à la lisibilité et la fluidité du récit. Les tons rouge foncé, grenat, orangés et bruns habillent les séquences relatant l’affaire en soulignant ainsi l’atmosphère étouffante. On peut noter un très beau rendu des ambiances nocturnes avec le contraste du ton violine avec l’orange des lampes ou le halo des phares. Quant aux scènes de la confession d’Alonzo, elles sont réalisées en teintes naturelles avec prédominance du vert.

Précédant l’annexe constituée de photos de l’époque, un épilogue relatant des faits qui se sont déroulés à Charlottesville, Virginie en 2017 nous montre qu’un siècle plus tard, les mentalités n’ont malheureusement pas vraiment changé…

Si l’histoire de Leo Frank est connue au pays de l’Oncle Sam, elle l’est en revanche très peu en France. D’où le grand intérêt de cet album de la mettre en lumière sans manichéisme mais en la replaçant dans le contexte de ce début de XXe siècle aux États-Unis tout en nous amenant à faire un parallèle avec la période dans laquelle nous vivons. Elle fait résonance avec l’actualité : la situation sociale, le creusement des inégalités, les chaines d’info en continu à la recherche du sensationnel, les réseaux sociaux infestés de propos injurieux et haineux, la violence lors des manifestations, le racisme et l’antisémitisme toujours présents.

Démentant les propos de Calvo, la bête n’est pas morte.

Ils ont tué Leo Frank est une véritable réussite, un ouvrage essentiel qui nous incite à demeurer vigilants.

Chronique de Francine Vanhée

 

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