Hors-saison

Dans le récit d’inspiration autobiographique Hors-saison de James Sturm paru chez Delcourt Éditions, Mark voit la vie en gris.

Nous sommes en 2016 et Les Mamas and Papas ne font plus rêver personne, pas Mark en tout cas, touché de plein fouet par ce qu’on appelle pudiquement les accidents de la vie: séparation, précarité, maladie de sa mère. Le rêve américain est mort et bien enterré tandis que l’environnement social de Mark s’effondre comme un château de cartes, tout cela sur fond de campagne électorale qui se soldera par l’élection de Donald Trump.

Mark, ouvrier du bâtiment, a eu deux enfants avec Lisa: Suzie et Jeremy. Lors des élections présidentielles de 2016, Lisa et lui, très engagés politiquement, font campagne pour Bernie Sanders. Suite à son éviction, Lisa va s’engager corps et âme pour Hillary Clinton au grand dam de Mark. S’en suit une incompréhension, tant sur le plan personnel que politique, qui va les conduire à la séparation.

Et c’est là que le récit, oscillant entre souvenirs d’un passé plus ou moins proche et actes du quotidien, débute.

Mark, submergé par la nostalgie, regrette le temps où il formait une famille avec Lisa et les enfants. Il va rencontrer de plus en plus de problèmes dans son travail. Contraint à vendre son camion pour pouvoir payer son déménagement, il sera exploité, floué par son patron Mick jusqu’à la rupture avec celui-ci. Commencera alors l’enchaînement chronophage des petits boulots d’où ses difficultés à gérer le partage entre son travail et ses enfants.

Il fera ce qu’il peut pour faire face à la situation mais dépassé par les évènements ne prendra pas toujours les bonnes décisions, s’entêtant face aux colères de sa fille et dérapant suite aux inconséquences de Mick, ce qui aura pour effet d’envenimer sa relation déjà tendue avec Lisa.

C’est à travers la narration d’une succession de ces choses de la vie, somme toute banales que James Sturm parviendra à nous toucher profondément et nous faire ressentir l’amour, l’amertume, la colère, le désarroi, la fragilité aussi de Mark, blessé par les non-dits de Lisa, bien sûr mais aussi de son frère, de ses parents.

Hors-saison est le titre de l’un des épisodes dans lequel le narrateur emmène ses enfants au bord de la mer à l’endroit même où ils se rendaient tous les ans au mois d’aout avant la séparation. Mais nous sommes en novembre il fait froid et tout est fermé. Lueur d’espoir dans ce récit très sombre : il projette de revenir avec les enfants quand il fera chaud et que tout sera ouvert.

James Sturm, auteur américain, a beaucoup travaillé dans des maisons d’édition indépendantes. Il a obtenu deux Eisner Awards : l’un en 2003 pour Unstable Molecules (Marvel), l’autre en 2008 pour Black Star (Delcourt). Dans America paru en chez Delcourt Comics en 2011, il aborde en 3 récits les aspects les plus noirs de la société américaine à travers son Histoire.

Diplômé de la School of Visual Arts de New York, il est le co-fondateur en 2004 du Center for Cartoon Studies, institution supérieure située à Hartford dans le Vermont et consacrée à l’enseignement et l’étude de la bande dessinée.

L’album au format à l’italienne est un bel objet. Chaque planche est composée d’une seule bande de deux vignettes surmontées d’un cartouche évoquant les pensées ou souvenirs de Mark. Ce choix narratif donne une grande fluidité au récit.

Uniquement illustré en nuances de gris, la seule touche de couleur ici est le jaune pâle de la couverture.

Le dessin, réduit à l’essentiel, est d’une grande sobriété,.

On peut rapprocher Hors-saison de Paul à la maison, autre album autobiographique dans lequel Michel Rabagliati (Ed. La Pastèque) relate également la séparation de son couple et la maladie de sa mère dans les mêmes tons de gris. Toutefois, le récit non linéaire de James Sturm est dénué d’humour et beaucoup plus dur et acerbe.

L’auteur a fait le choix de l’anthropomorphisme en représentant les différents personnages sous la forme de chiens. Mark ressemble étrangement à un soldat américain de Maus mâtiné d’un Snoopy désabusé. Hommage à Art Spiegelman et Charles M. Schulz ?

Ce choix de l’anthropomorphisme s’explique sans doute par la volonté de l’auteur de prendre une certaine distanciation afin de ne pas être trop affecté.

Voilà ce que disait James Sturm au sujet de l’album Le jour du marché (sélection officielle au festival d’Angoulême 2011) qui vient d’être réédité aux éditions Delcourt conjointement à la sortie de Hors-Saison :

«  Le personnage central est mon alter-ego qui se débat avec ses problèmes familiaux, artistiques ou commerciaux. Placer ce récit en terre yiddish me permet de me plonger d’une manière plus profonde dans un contexte particulier et m’évite ainsi de me perdre dans mon propre drame. »

Hors-saison est une histoire dure, sombre mais également pleine d’humanité et terriblement émouvante. Ce que vit Mark, c’est ce que subissent de nombreux Américains de la middle class sur fond de déliquescence sociale, précarité de l’emploi, problèmes liés au quotidien des pères célibataires et difficultés relationnelles au sein du cercle familial malgré l’amour qu’on peut éprouver les uns pour les autres.

Au terme du récit, l’horizon semble s’éclaircir. Mais la voie entraperçue n’est-elle pas plutôt une fuite ?

Chronique de Francine Vanhée

©Delcourt, 2020, Hors-saison, James Sturm.

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