Les oiseaux ne se retournent pas

Les oiseaux ne se retournent pas, cette véritable odyssée des temps modernes parue chez Delcourt dans la collection Mirage, merveilleusement contée et sublimée par les illustrations de Nadia Nakhlé nous fait voyager entre rêve et dure réalité. Bercés au son du oud, tels les oiseaux migrateurs, nous suivons le périple d’Amel, orpheline de 12 ans qui, afin de fuir la guerre, quitte son pays à la recherche d’une vie meilleure.

C’est aussi l’histoire d’une rencontre et d’une belle amitié.

C’est le cœur bien lourd qu’Amel fait ses adieux à son pays, ses amis, sa terre.

«Toute la maison dans mon sac, je ne dis plus un mot. Je pars dans mes pensées.»

Grâce à ses grands-parents qui ont tout arrangé, elle prendra le chemin de l’exil avec pour destination la France sous la responsabilité de la famille Huhad, ses voisins.

Non seulement elle quitte son pays mais elle est également dépouillée de son nom puisque c’est sous l’identité de Nina Huhad, 16 ans qu’elle tentera de franchir la frontière.

Malheureusement, elle va vite se retrouver séparée de la famille et échouer seule dans un camp de réfugiés. Là, elle comprend qu’elle ne doit compter que sur elle même. C’est le moment d’appliquer les préceptes de sa grand-mère: avancer quoi qu’il arrive, ne pas montrer ses peurs car elles attirent les mauvaises personnes, éviter les passeurs et les militaires, ne donner sa confiance à personne, ne pas parler de sa maison, ni de religion et ne jamais révéler sa véritable identité. Et pourtant, sa confiance, elle va l’accorder à Bacem, un déserteur joueur de oud qui lui est venu en aide. Tout doucement, ils vont apprendre à se connaître, s’entraider, garder ou reprendre espoir. Musique et poésie seront le lien très fort qui les unira et leur permettra d’avancer sur le chemin truffé d’embûches. Et c’est ensemble qu’ils prendront le bateau pour traverser la Méditerranée.

« Deux oiseaux. Deux petits points perdus au milieu des montagnes silencieuses. L’un porte sa mélancolie. L’autre l’espoir. Et tous deux avancent vers le même horizon. »

Quand la réalité sera trop dure à supporter, Amel se réfugiera dans les rêves, des rêves peuplés d’oiseaux…

Que se passe-t-il dans la tête d’un enfant qui fuit la guerre ?

Toute la force et l’originalité de ce récit réside dans le parallèle fait entre rêve et réalité.

Telle la huppe de La conférence des oiseaux, Nadia Nakhlé nous guide et nous fait cheminer dans les pensées et les rêveries d’Amel et Bacem. La Conférence des oiseaux du poète persan Farid-Ud Dîn-Attâr. (XIIe siècle) raconte l’histoire de 30 000 oiseaux traversant sept vallées à la recherche du Sîmorgh, l’oiseau-roi mythique. Beaucoup se perdront en chemin. Après avoir franchi la dernière vallée, les oiseaux s’apercevront que le Sîmorgh n’est autre que le reflet d’eux-mêmes. Cette référence à La conférence des oiseaux qu’on retrouve tout au long des rêveries d’Amel est renforcée par la structure même du récit : 7 chapitres comme les 7 vallées du périple des oiseaux. La symbolique des oiseaux est très forte dans la culture orientale. Une autre légende persane, celle de l’oiseau-amphibie sera utilisée dans Tous des oiseaux, chef d’œuvre du théâtre contemporain, pièce écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, l’actuel directeur de La Colline qui quitta son pays natal le Liban à l’âge de huit ans pour cause de guerre civile et s’exila en France puis au Québec.

Nadia Nakhlé est à la fois autrice, illustratrice, réalisatrice, metteure en scène. Aussi ce roman graphique fait-il partie d’un projet comprenant également un spectacle « BD concert » ainsi qu’une exposition, tous deux reportés pour la saison 2020-2021. En outre, à l’instar de Marjane Satrapi elle travaille actuellement sur une adaptation de la BD en film d’animation qui devrait paraître bientôt.

Affaire à suivre …

Venons-en aux illustrations. Ce sont elles qui prennent tout l’espace, le texte étant réduit à l’essentiel. D’une grande richesse, elles sont absolument superbes. Tout a été pensé et soigné dans les moindres détails. Le ton est donné d’emblée par la première de couverture : A l’image de désolation d’Amel dans une ville en ruine, vient se superposer un fin graphisme argenté mêlant arabesques et oiseaux. On retrouvera d’ailleurs ce graphisme en double page pour tous les chapitres, seule la couleur variera. Suivra à chaque fois une page bordée d’un liseré avec en exergue une citation de poètes orientaux : palestinien, libanais, turc mais aussi d’Andrée Chedid et Saint-Exupéry. Cette répétition dans la forme confère également au récit une structure de conte de randonnée. En revanche, concernant les illustrations proprement dites, nulle uniformité, nul cadre. Nadia Nakhlé va utiliser de façon subtile toute une variété de techniques pour coller au mieux aux situations et créer l’émotion : crayonnés, lavis, fusain, tracés délicats d’arabesques. Mais ce qui domine tout, c’est le noir : un noir dense, profond, lumineux parfois, que l’apport ponctuel d’une touche de couleur viendra encore sublimer.

On touche ici à l’universalité. Ce n’est pas seulement l’histoire d’Amel, c’est celle de tous les mineurs qui, fuyant la guerre, tentent de gagner l’Europe. C’est d’ailleurs à eux que Nadia Nakhlé dédie ce magnifique ouvrage, un récit fort, sombre et poétique où malgré tout l‘espoir demeure.

Les oiseaux ne se retournent pas. Ils reviennent.

Chronique de Francine Vanhée

©Delcourt, 2020, Nadia Nakhlé.

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