SEULES À BERLIN

« Aujourd’hui, c’est l’anniversaire du Führer. Malheureusement, l’ambiance n’est pas à la fête »

Martin Borman, journal du 20 avril 1945

Doux euphémisme que cette épigraphe de Seules à Berlin, album de Nicolas Juncker paru chez Casterman .

Non, l’ambiance n’est pas à la fête dans ce Berlin en ruines où la population affamée, terrorisée se terre dans les caves en attendant l’arrivée de l’Armée rouge.

Dans ce chaos, deux femmes, Ingrid, 28 ans, Allemande russophone oeuvrant à la Croix-Rouge et Evgenija, 19 ans, interprète russe du NKVD vont se rencontrer, cohabiter, partageant la même chambre, le même lit faute de pouvoir faire autrement.

Qu’ont-elles en commun? Toutes deux tiennent un journal, y notent tout, même l’indicible, Question de survie pour Ingrid, de nécessité de comprendre pour Evgenija. C’est à la lecture de ces journaux qu’elles vont s’affronter pour peu à peu se rapprocher, essayer de comprendre, s’entraider, avancer.

C’est un récit sans concession magistralement mis en images et entrecoupé de bribes de leurs journaux respectifs, construit à partir des témoignages d’Elena Rjevskaïa (Carnets de l’Interprète de guerre) et d’une anonyme allemande (Une femme à Berlin).
La rencontre des
deux femmes, elle, est pure fiction.

Nous suivons tout d’abord Ingrid dans le chapitre 1 jusqu’à l’arrivée des Russes, puis Evgenija chargée de localiser et identifier le cadavre d’Hitler à Berlin dans le second chapitre pour enfin les retrouver toutes deux dans le chapitre 3.

Chacune va lire le journal de l’autre. Ingrid la première s’indignera de ce qu’elle va y découvrir, se murant tout d’abord dans le déni. Puis ce sera au tour d’’Evgenija de parcourir celui d’Ingrid, Et là, sur 4 pages, pudiquement, nul dessin, uniquement les mots, l’extrait débutant au moment où les soldats russes pénètrent dans la cave…

Nous continuerons à les suivre séparément dans l’épilogue, les dernières planches venant effacer les ruines de Berlin découvertes dans les premières, nous sortir de la grisaille et apporter une touche d’espoir.

L’originalité et la force de ce récit est d’épouser le point de vue des femmes l’une allemande, l’autre russe mettant ainsi l’accent sur le sort qu’il leur est réservé en temps de guerre qu’il s’agisse des civiles allemandes ou des Russes enrôlées dans l’armée rouge.

« Quant aux femmes des peuples vaincus… Nous savons toutes ce qui nous attend, » notera Ingrid dans son journal.

L’histoire est magnifiquement mise en valeur par la mise en scène, le découpage, le cadrage de Nicolas Juncker.

« Berlin est un champ de gris » : le gris de la poussière, des ruines, des cendres…

Les dessins en noir et blanc, les lavis vont explorer toute la palette des gris.

Cette monochromie ne sera rompue que par quelques touches de couleur, symboles d’espoir ou de souvenir heureux ainsi que l’utilisation du rouge lors de l’arrivée des russes et la prise du Reichstag.

Le trait précis tel un scalpel de Nicolas Juncker : visages taillés à la serpe pour les visages émaciés des Allemands, tout en rondeur pour la jeune Evgenija et son supérieur (dont la physionomie et le côté grotesque nous rappellent L’agitateur de Grosz) vient renforcer l’extrême expressivité des personnages.

Pour conclure, on ne peut que féliciter l’auteur pour sa rigueur et sa précision dans les détails : ses reproductions de Berlin ainsi que ses références à la culture allemande, notamment la littérature.

Le titre n’est pas s’en rappeler Seul dans Berlin de Hans Fallada, roman inspiré également d’une histoire vraie, racontant la résistance d’un couple au régime nazi et décrivant sur fond de misère et de terreur le quotidien des habitants de l’immeuble berlinois où ils vivaient.

Evgenija, dans Berlin dévastée désireuse de connaitre, essayant de comprendre cette culture lit Berlin Alexanderplatz de Döblin, œuvre majeure de la littérature allemande décrivant la dureté des conditions de vie dans la capitale allemande dans les années 20.

Le livre est refermé mais Ingrid et Evgenija continueront longtemps à me hanter…

Un album magistral dont on ne sort pas indemne!

Chronique de Francine Vanhée.

©Casterman, 2020, SEULES À BERLIN, Nicolas Juncker.

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