Le siècle d’Emma: une famille suisse dans les turbulences du XXème siècle

Aujourd’hui, je vous fais découvrir un titre bien de chez moi  Le siècle d’Emma! Au scénario, Eric Burnand, journaliste qui a étudié l’histoire et les sciences politiques. Pour l’illustration, l’inégalable Fanny Vaucher ! Ses planches sont réalisées à l’encre de chine et rehaussées de belles couleurs, exécutées à l’aquarelle. Ce roman graphique a vu le jour aux éditions Antipodes qui siègent à Lausanne. Si à la base leur catalogue est plutôt dirigé vers les ouvrages de science sociale, depuis quelques années, ils se sont lancés avec succès, dans la bande dessinée. Pour le moment, il y en a cinq à leur actif et deux en préparation. Ces œuvres ont toutes trouvé leur place dans la collection « Trajectoires».

Traversons le XXème siècle avec notre héroïne et sa famille. La jeune fille habite à Granges, petite bourgade qui se situe au pied du Jura. De ses quelques 10000 habitants, la majorité travaille dans l’horlogerie. En cet automne 1918, l’épidémie de grippe Espagnole fait un carnage. Tandis que beaucoup de personnes s’inquiètent, elle pense à ses futures fiançailles avec Marius et à son avenir. Lui travaille dans le secteur de l’horlogerie, cela paraît évident, elle, se voit devenir institutrice. Pour le moment, elle habite encore avec ses parents. Pour la fête, ils attendent l’oncle Auguste qui vit avec sa famille dans le canton de Vaud. Il s’occupe d’une grande ferme et aime bien leur faire sentir qu’il a su profiter de la guerre pour s’enrichir. D’ailleurs, quand il arrive avec son épouse et son fils Charles, ils ne se présentent jamais les mains vides… Il y a également Franz, son frère, banquier à Zurich. Autour de la table, la discussion tourne autour des grèves qui voient le jour dans différentes villes Suisses. Les revendications se portent sur la semaine des 48 heures, une caisse de retraite pour tous, ou encore « le droit de vote pour les femmes ». La demoiselle, qui a des idées en avance pour son époque, se sent concernée par ce qui se passe un peu partout dans son pays. Elle accompagne Marius dans différents rassemblements et reste à l’écoute des nouvelles que lui fait parvenir son frère depuis la Suisse-Allemande. La tension monte quand des soldats Vaudois débarquent dans les rues de Granges. Le 14 novembre 1918, les manifestations se poursuivent depuis trois jours. Le jeune couple se rend au centre du village. Le fiancé doit passer chercher des médicaments pour son père. Il y a foule et il n’est pas facile de se frayer un chemin au milieu de tous ces badauds. Des bagarres ont éclaté et les militaires commencent à s’échauffer. La nervosité est palpable ! En quelques minutes tout va basculer. Des coups de feu sont tirés, Emma se retrouve face à Marius allongé à ses pieds… mort !

Nous voilà à la fin de la première partie. Si on peut s’imaginer que dans mon petit pays « neutre », il ne se passe jamais rien et qu’il ne s’est parfois rien passé, avec l’histoire des deux amoureux, on s’aperçoit, que même dans une Helvétie bien proprette, il en va tout autrement. En 1918, comme dans les contrées qui l’entourent, la population fait face à des problèmes propres ou qui viennent de l’extérieur. Les chapitres suivants racontent l’itinéraire de trois autres instigateurs qui font tous partie de son arbre généalogique.

D’abord en 1937, nous retrouvons Franz à Zurich. A la suite des grèves de 1918, il a perdu son emploi et il se retrouve sur la liste noire de toutes les banques. Il vivote de petits boulots. Il n’est toujours pas marié et n’a pas d’enfants. Sa sœur l’aide à boucler ses fins de mois. Invité à déjeuner chez elle, cette fois, autour de la table, le débat est politique. Front national, ou socialisme et toujours le droit des femmes. Son récent contact avec Max Keller « un führer » Suisse, va changer le fil de sa vie… Un nouveau travail, une épouse Allemande. De ce mariage naît un fils Thomas. Ainsi que bien des difficultés et problèmes…

En 1956, nous retrouvons Thomas à Lausanne. Élevé par Emma et son mari, suite au décès de ses parents pendant la seconde guerre, il les laisse à Berne où il a grandi avec eux et leurs deux enfants. Cette ville en suisse romande lui rappelle un peu Paris. Les gens prennent du bon temps aux abords des terrasses et les filles sont jolies. Il fait un apprentissage et avec des amis il a monté un groupe de musique. Les problèmes du moment, sont l’afflux de saisonniers Italiens. Si nous avons besoin de cette main d’œuvre, beaucoup de compatriotes, n’approuvent pas ces étrangers, qu’ils accusent de prendre leurs emplois… Sa rencontre avec Giovanna, plus âgée que lui, avec un enfant, ne va pas faire l’unanimité…

L’ouvrage se termine avec le parcours de Véronique, petite fille d’Emma. Son périple débute à Genève en 1975. Ses parents sont plutôt petit bourgeois et coincés. Elle aime le côté émancipé et militant de sa grand-mère. Grâce à elle, elle s’initie au féminisme et se découvre un côté bohème. La jeune fille se fait de nouveaux amis à la suite d’un « Anti congrès ». Les militantes qui s’y affichent luttent une fois encore pour le droit des femmes, le droit à l’avortement et elles envisagent une existence plus libre et plus écologique…

Si tout cela reste une fiction, le récit est traversé de personnages et de faits réels. Passionnant et enrichissant, largement agrémenté de fiches techniques qui nous éclairent sur les différents protagonistes rencontrés, on y trouve aussi des cartes simples et claires, qui illustrent la situation en Suisse. Tout cela démontre qu’ici aussi nous avions les mêmes soucis, les mêmes envies de vie meilleure et d’autonomie. Pendant la seconde guerre mondiale, on constate qu’il y eut aussi de belles et de mauvaises personnes chez nous. Mais aussi et surtout que nous avons par-dessus tout soif de liberté !

Quatre personnalités, quatre destins étonnants, cette saga familiale donne une incroyable vision de l’histoire et de la politique en Suisse entre 1918 et 1989. Bonne nouvelle  Le siècle de Jeanne est en préparation…

Chronique de Nathalie Bétrix

©Éditions Antipodes 2019, Eric Burnand, Fanny Vaucher.

 

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