L’homme qui tua Chris Kyle

Il était une fois un jeune américain très habile avec un fusil, intégré dans l’armée. Chris fut surnommé « le diable de Ramaji ». Il devint une légende pour avoir soi-disant abattu deux cent cinquante-cinq personnes au cours de quatre opérations militaires. Mais ceci n’est pas son histoire, ceci est le récit de L’Homme Qui Tua Chris Kyle de Fabien Nury et Brüno aux Editions Dargaud.

Cette bande dessinée retrace le parcours d’Eddie Ray Routh, 25 ans, vétéran de guerre et atteint d’un syndrome de stress post-traumatique. Il sera la cause du décès de Chris Kyle et de son ami Chad Littlefield sur un champ de tir. Marines et figure militaire reconnue, tireur d’élite qui fonda une association pour venir en aide aux soldats revenus du front traumatisés. Thérapie qui consiste à faire tirer ses compagnons, histoire d’évacuer leur tracas ou pour oublier leur condition d’éclopés de guerre. Brillante idée de mettre des armes à feu entre les mains de personnes touchées psychologiquement, qui mènera au drame que l’on connaît. BD documentaire qui détaille l’itinéraire de ce double homicide, avec plusieurs points de vue. De l’american-sniper, à sa compagne, son bourreau, sans oublier leurs proches. Une véritable enquête de papier sans être une fiction à proprement parler, un travail plutôt journalistique basé sur des faits et rien que des faits. Une vision assez large de ce que peut amener de mieux et de pire le système américain. De la création d’une idole, et de tout ce que cela comporte de beau et de rêve, mais également les procès, l’abandon, et les dérives. Un livre très instructif, qui ratisse large sans omettre les différents détails d’une affaire qui a fait parler d’elle.

Le scénariste Fabien Nury, avec son pote Xavier Dorison, sont pour moi les deux auteurs en vogue. Ils font la pluie et le beau temps sur la plateforme franco-belge. Multimédias et des plus intéressants en duo comme en solo. Fabien Nury est un conteur d’histoire hors-pair, il peut aborder n’importe quel sujet avec brio tout en étant captivant. Depuis quelques séries, son écriture devient même plus « hargneuse » et « sauvage » mais dans le bon sens du terme depuis Katanga et Tyler Cross. Pour le coup, il s’essaye au fait divers avec preuves et témoignages à l’appui, et sa grande force réside dans le fait de pousser son lecteur à la réflexion suite à l’affaire présentée. Aucune fiction, rien n’est enjolivé et la véracité est mise en avant. Un véritable procès et un boulot de journaliste de terrain couché sur papier. Pas de dialogues rajoutés, tout ce que contiennent les phylactères sont véridiques et ont été prononcés. Boulot de titan qui nous embarque dans une lecture fascinante. Véritable héros ou pas, les affaires judiciaires comme d’argent, le deuil et l’iconographie qui s’ensuivent afin de fabriquer un véritable mythe aux yeux du peuple. Pour être impartial voire neutre, Fabien Nury met l’accent sur les dérives et tous les points négatifs, cause à effet d’innombrables difficultés et complications de ce que cela implique. Chris Kyle devenu un modèle pour tous ses concitoyens américains et modèle pour une jeunesse à incorporer, n’est pas l’immaculé décrit chez Clint Eastwood ou une certaine presse politisée républicaine. Qu’en est-il de ces milliers de soldats de retour de zones de guerre qui sont abandonnés ou parachutés dans la vie quotidienne sans un minimum de suivi médical et psychologique ou encore estropiés délaissés à leur triste sort ? Des anonymes en souffrance que l’on lâche en pleine « nature » sans penser aux conséquences et aux dangers qu’ils peuvent représenter pour eux-mêmes ou la communauté. Eddie Ray Routh, n’en est-il pas moins lui aussi une victime tout autant que Chris Kyle ? Les lobbyistes d’armement auraient eux aussi leur part de responsabilité dans cette histoire. Mettre des armes dans les mains de vétérans pour les faire se sentir de nouveau humains, le tout camouflé en bienfaisance thérapeutique…mouais j’y crois moyen. Nury effectue un travail d’orfèvre, très documenté et méticuleux. Après, c’est à nous de réfléchir un peu et de nous poser les bonnes questions pour nous faire un avis clair sur le sujet. Bravo pour cette bande dessinée très riche en (r)enseignements.

Un script qui se veut droit, carré, millimétré et qui demande une rigueur et une grande maîtrise à l’illustrateur qui aura la lourde tâche de le mettre en image.

Par une lecture de l’édition en N & B, une belle gestion des aplats noirs complète une réalisation chiadée. L’artiste Brüno lorgne sur un dessin du côté ligne-claire amélioré tout en arrondis. Pages à la fois riches mais sans chichis, un crayon/stylet au service d’un scénario ambitieux pour une mise en page brut de décoffrage à la finition toutefois travaillée et limpide. Une représentation de personnages aux pectoraux saillants, de vrais monolithes sur pattes à la limite de l’exagération (caricature) mais sans tomber dans l’outrance.

L’Homme Qui Tua Chris Kyle figurera à n’en pas douter dans la colonne des tops bd de l’année 2020 !

Juste une question me concernant, Mr Nury : à quand un bon western bien classique de votre part ? Le seul genre sur lequel, pour l’instant, vous ne vous êtes pas encore penché…

Chronique de Vincent Lapalus

 

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