LE PEINTRE HORS-LA-LOI

Frantz Duchazeau a laissé Mozart à Paris pour suivre les traces de Lazare Bruandet dans la forêt de Fontainebleau. Alors Mozart, tout le monde connaît, mais Bruandet ? Un nom découvert lors de recherches concernant la peinture du XVIIIe siècle qui a fait tilt, un peintre paysagiste dont on sait peu de choses si ce n’est que, révolutionnaire de 89 désabusé, il était porté sur la dive bouteille, prenait facilement la mouche, sortait son épée à la moindre escarmouche et fut contraint de se terrer en forêt pour échapper à la maréchaussée. Il n’en fallait pas plus pour enflammer l’imagination de Frantz Duchazeau qui, dans l’album Le peintre hors-la-loi paru aux Éditions Casterman, comble les vides et nous dresse avec panache le portrait romancé de cet homme hors norme qui n’aimait rien tant que peindre hors les murs.

« Ils ont raccourci l’cochon !… » Nous sommes le 21 janvier 1793 et l’cochon n’est autre que le roi. Indifférent aux clameurs qui montent de la rue, Bruandet quitte précipitamment la couche de sa maîtresse, pris d’une pulsion irrésistible d’aller peindre. Semblant ignorer le déchaînement de violence qui l’entoure, il foule le pavé à grandes enjambées quand au détour d’une rue il rencontre son ami Jean Duplessis-Bertaux et tous deux vont se rincer le gosier au « Petit Don Quichotte », la taverne du coin. Après de vives discussions bien arrosées mêlant considérations sur la peinture et narration d’actes révolutionnaires révolus, c’est un Bruandet en pétard la bouteille à la main qui quitte l’endroit. « Que faire quand le ciel n’est plus à la hauteur de vos rêves ? Que faire d’autre en ce monde à part s’enivrer ?! Peindre, jusqu’à en crever !! ». Et c’est là qu’il aperçoit sa concubine en galante compagnie. Il la suit jusqu’à l’appartement et dans un accès de rage la défenestre. Fuyant la gendarmerie nationale tout juste née, il se réfugie dans la forêt de son enfance non sans avoir récupéré au passage son matériel de peintre. Son seul désir ? Peindre, encore et toujours, peindre le plus fidèlement possible cette nature si belle et rien d’autre. Mais la campagne n’est pas aussi paisible qu’on pourrait le croire au premier abord. On y croise brigands, milices citoyennes et soldats se livrant à toutes sortes d’exactions. Les villageois tout comme les moines qui l’ont accueilli aspirent à se défendre. Ajoutons à cela les souvenirs et traumatismes de l’enfance qui remontent à la surface par vagues successives et la rencontre d’Hollandine, la fille d’un aubergiste. Autant dire que, à son grand dam, notre peintre se verra souvent contraint de délaisser le pinceau au profit de l’épée voire du pistolet …  

De la réalité à la fiction

L’auteur retranscrit parfaitement le climat de violence et de peur qui régnait à Paris comme dans les campagnes durant La terreur. Après la toile de fond, passons au sujet principal de notre histoire.   

Naturaliste avant l’heure, en rupture avec le cadre institutionnel de l’époque, Lazare Bruandet, (1755-1804) était un adepte de la peinture en plein air qu’il pratiquait dans les forêts environnant Paris, s’avérant être un précurseur en ce domaine puisque ce modus operandi alors courant en Italie et les pays flamands n’arrivera qu’une trentaine d’année plus tard en France avec les artistes de l’école de Barbizon. Il défenestra effectivement sa compagne qu’il soupçonnait d’infidélité et alla se mettre au vert dans les ruines d’un ancien prieuré. C’est de cet épisode bien précis qu’il est question dans l’album. Le bédéiste va combler les lacunes de la biographie en imaginant les aventures qui auraient pu lui arriver. Il lui inventera une enfance, faisant ainsi de ce personnage un être complexe, tourmenté, en proie à ses démons et ses souffrances. Quant à l‘amitié imaginaire avec Berteaux (peintre, dessinateur graveur bien réel qui assista effectivement à l’exécution de Louis XVI) elle lui servira à exprimer de façon vivante le point de vue sur l’art de Bruandet, ce fustigeur des salons qui faisait si peu de cas de la postérité. 

Quand un bédéiste portraiture un paysagiste

Angoumoisin monté à Paris, Frantz Duchazeau a fait ses débuts dans divers journaux et magazines tels Spirou et Mickey. Après avoir produit plusieurs albums scénarisés par d’autres dont Gwen de Bonneval et Fabien Vehlmann, il œuvre désormais en solo. L’art est souvent présent dans l’univers de l’auteur. Avant de s’attaquer à la peinture, il a parcouru le domaine musical à travers Le rêve de Méteor Slim (2008) , Les jumeaux de Conoco Station, (2009) Blackface Banjo (2013), tous 3 parus aux éditions Sarbacane, Lomax (2011, Dargaudet enfin Mozart à Paris publié tout comme Le peintre hors-la-loi chez Casterman. Outre l’éditeur, on peut noter une similitude entre les deux albums dans le traitement graphique, les vues de Paris étant très vite remplacées par celles de la campagne. Mais ici, ce qui frappe avant tout c’est la beauté et le réalisme des compostions représentant la ruralité du XVIIIème siècle. S’il n’a pas reproduit de tableaux de Bruandet (sauf un, selon ses dires), Frantz Duchazeau s’est inspiré de plusieurs paysagistes du XIXe siècle et le résultat est bluffant. Précisons également qu’il utilise une palette graphique extrêmement variée servant à merveille le scénario. Le côté gravure ancienne est particulièrement mis en valeur dans les scènes parisiennes et les paysages de ruines. Les scènes équestres sont de facture plus classique et le rendu est fort élégant. Son trait charbonneux retranscrit à la perfection les tourments du peintre au visage de plus en plus terrifiant, se désagrégeant presque. Le dessinateur étant un pur adepte du noir et blanc, c’est la coloriste Drac qui œuvrera pour la mise en couleur et viendra ainsi apporter une touche finale harmonieuse de toute beauté. Mais toutes ces images ne sont pas que belles : elles sont narration en elles-mêmes et témoignent du formidable talent de conteur, de la très grande maîtrise de la mise en scène et du découpage taillé au cordeau de l’auteur. Planches muettes contemplatives et scènes d’actions rythment ce récit picaresque. La qualité et la profondeur du texte viennent parachever le tout.

Formidable récit hors-air-du-temps que ce peintre hors-la-loi ! Avec un tel personnage, on est loin du politiquement correct. Qu’est-ce que ça fait du bien !!!

Chronique de Francine Vanhée.

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