Le combat du siècle

Non, Joe Frazier n’était pas qu’un faire-valoir de Mohamed Ali, c’était un compétiteur modeste et brillant. L’histoire a peut-être occulté un peu vite ce sportif américain qui contribua à écrire les belles pages d’un sport magnifique.

Avec Le combat du siècle, un roman graphique documenté et passionnant édité par Futuropolis, le romancier et musicien Loulou Dedola nous remémore l’homme et un affrontement dont on a sans doute sous-estimé les enjeux et la portée qui dépassait largement le cadre de la compétition.

Joe Frazier était un boxeur têtu, râblé et teigneux. C’était un « taureau fumant » massif et court sur pattes qui avait pour habitude de se jeter sur ses adversaires. Le scénariste revient sur le parcours de ce Rocky noir qui inspira tant Sylvester Stallone. Les similitudes sont assez flagrantes lorsque l’on revient sur la trajectoire de l’athlète et le destin fictionnel du champion Italo-américain. L’auteur remémore son ascension au plus haut niveau. Le petit garçon miséreux qui a grandi avec sa famille en Caroline du Sud n’a pas été épargné lors de sa tendre enfance. Il a connu l’exploitation dans les champs de coton, la ségrégation et les injustices. Avec beaucoup de travail et pas mal de débrouillardise et malgré un labeur éprouvant dans un abattoir, l’homme s’est hissé au plus haut niveau. Il a su saisir sa chance et devenir aux jeux de Tokyo, le premier américain médaillé d’or olympique et un peu plus tard un grand champion du monde des poids lourds. Il conserva ce titre jusqu’à sa défaite en Jamaïque face à George Foreman le 22 janvier 1973.

Le scénariste revient sur le choc titanesque au cours duquel « Smokin’ Joe » terrassa Mohamed Ali le 8 mars 1971 au Madison Square Garden. Il met en lumière la portée politique et sociale d’un événement qui fut à son époque massivement retransmis. Il rappelle les menaces, les pressions et les faits moins reluisants qui entourent cette confrontation exceptionnelle.

Si les deux hommes ont vécu les mutations profondes de leur pays, ils y ont pris part différemment.

Le premier était un patriote sans ressentiment, un républicain qui espérait dépasser les clivages raciaux. C’était un fils de pauvre raisonné et progressiste, qui est toujours resté à l’écart des questions religieuses. Mohamed Ali voyait les choses sous un autre angle. Il était charismatique, radical, raciste et exalté. C’était un athlète au mental surpuissant qui savait gagner les foules et qui s’était accaparé sans vergogne la cause des noirs américains.

A diverses périodes, leurs destins se croisent et s’entrecroisent et leur relation ne fut pas un long fleuve tranquille.

Si Joe Frazier fit preuve de solidarité et d’entraide, « the greatest » ne fut pas des plus respectueux. Il se montra ingrat, méprisant ce qui justifie pleinement la haine que son compatriote lui voua jusqu’à la fin de sa vie.

Lors de ce duel new-yorkais, ce sont deux visions du monde qui s’opposent et la tension sera à son zénith. Bien qu’il tourne à l’avantage du puncher, et qu’Ali essuya son premier revers, ce n’est pas ce que l’opinion retiendra. C’est Ali qui est rentré dans la légende, c’est évident et c’est pourtant assez discutable.

Quel bonheur de lire enfin un récit qui se démarque de l’image populaire hélas de moins en moins conforme à la réalité ! S’il est à la fois captivant et rapidement addictif, le livre dessiné témoigne d’une connaissance aiguisée du milieu de la boxe, soulève des questionnements légitimes et remet les choses en ordre.

C’est un ouvrage qui rend facilement perceptible l’odeur de la salle et l’effervescence de l’époque.

Si le fond est précis et cohérent, la forme l’est tout autant. Par le biais d’un découpage vivant, de cadrages variés, d’un jeu habile sur les contours des cases le dessinateur Luca Ferrara nous embarque complètement. Ses illustrations sont élégantes, parfaitement mises en valeur par une colorisation numérique subtile et efficace qu’il réalisa conjointement avec Gloria Martinelli. L’album s’achève sur quelques instantanés judicieusement sélectionnés, riches de sens et explicites.

Le combat du siècle est un biopic magnifique. Il est consacré à un personnage émouvant et généreux, un héros tragique à l’esprit modéré qui n’avait sans doute pas l’aura de son fameux adversaire mais qui était incontestablement un immense bonhomme et un boxeur hors pair.

Chronique de Stéphane Berducat.

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