DESSINER ENCORE

Il y a des albums que l’on lit pour se distraire, se détendre ou pour s’instruire et puis il y a ceux qui vous marquent, vous retournent le ventre et vous dévorent.

Dessiner encore le dernier one shot de Coco est un de ceux là. Le livre édité par Les arènes BD est un opus autobiographique dans lequel la dessinatrice se confie sur la lame de fond qui aurait pu l’emporter à savoir la tuerie de Charlie Hebdo et ses conséquences.

Avec ce titre, Coco sort de sa réserve et lance un cri du cœur percutant et ravageur. Après avoir échappé de peu au pire, celle qui a été aux premières loges lors des événements tragiques que l’on connaît revient sur son expérience au sein du journal satirique. Elle évoque avec respect ses collègues disparus et bien sûr les grandes figures de l’hebdomadaire qui nous manquent tant. Elle s’attarde tendrement sur Cabu et Charb qu’elle admirait. Elle nous immerge à l’intérieur d’une rédaction fourmillant d’idées dans laquelle sévissait un insaisissable vent de liberté.

Elle rappelle brillamment ce qu’était Charlie, les inimitiés du journal, les longs combats menés puis les attaques constantes contre une petite équipe rédactionnelle déterminée à défendre coûte que coûte la liberté d’expression. Malgré un soutien populaire et politique versatile le journal engagé était en train de remonter la pente et poursuivait son chemin en restant combatif.

Et puis c’est la douche froide lorsqu’elle aborde avec précision l’attaque terroriste islamiste du 7 janvier, jour de la sortie du numéro 1177. Le temps se suspend, nous sommes alors en apnée. L’autrice nous entraîne dans les coulisses d’un massacre, une chasse à l’homme abjecte et impitoyable. Ses mots, ses illustrations prennent le lecteur aux tripes et l’horreur nous saute littéralement à la gorge. Elle raconte avec simplicité l’angoissante succession des faits, le tsunami qui l’a submergée et enfin le traumatisme qui la hante. Depuis ces très longues minutes qu’elle n’oubliera jamais, l’artiste qui a connu une compréhensible descente aux enfers tente de se reconstruire. Malgré son mal être, elle retranscrit admirablement son irrépressible besoin de reprendre l’activité pour dépasser l’effroi et survivre.

Elle partage également ses déceptions et agacements quant à la reprise du journal post-attentat réglant subtilement un ou deux comptes au passage.

Avec un traitement graphique épuré et juste si cher aux dessinateurs de presse, un dessin caricatural vif, elle restitue avec finesse ses émotions, ses sentiments et nous bouleverse. Pour mettre en cases ce grand chambardement, elle use de métaphores et images puissantes qui parlent à tous.

Les couleurs froides et le bleu prédominent dans ce récit rappelant la folie destructrice et ce qu’elle induit: la peur, la stupeur et la perte de contrôle.

Enfin, elle nous arrache des larmes lorsqu’elle redonne vie sur papier aux dessinateurs défunts insistant sur les moments de complicité et les derniers instants vécus en leur compagnie.

Avec Dessiner encore, la jeune maman confie sa lutte quotidienne pour se relever de l’horreur, sa résilience nécessaire et vitale.

Pour réaliser cet ouvrage important, introspectif et thérapeutique, elle a du se replonger dans ses souvenirs et on imagine aisément ce que cela a pu lui coûter.

Elle livre son ressenti avec courage et sans aucune retenue. Elle offre au lecteur un témoignage émouvant et rare, un document éclairant, important et intense.

Chronique de Stéphane Berducat

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