Frink et Freud: Le patient américain

Une belle coïncidence : A l’heure où la série « En thérapie » fait un tabac sur Arte, vient de paraître aux éditions Casterman l’album Frink & Freud Le patient américain sous la plume de Pierre Péju et le crayon de Lionel Richerand. Alors Freud, tout le monde connaît, mais Frink ? C’est pourtant l’un des pionniers de la psychanalyse aux États-Unis. Et c’est, avec pour fil rouge sa relation avec Freud, que va nous être conté le destin hors du commun, la descente aux enfers de cet homme aux débuts pourtant extrêmement prometteurs à travers une biographie originale et passionnante mettant également en lumière l’histoire de l’implantation de cette méthode novatrice d’exploration de l’inconscient au pays de l’Oncle Sam.

Vienne, 1928. Au 19 Bergasse, assis à son bureau, Freud se remémore sa découverte et sa conquête de l’Amérique. Et nous voilà partis pour une quarantaine de pages à suivre à travers son regard condescendant le périple de cet antiaméricain avéré sur lequel a contrario ce jeune pays exerce également son pouvoir de séduction. Septembre 1909, après avoir traversé l’océan, flanqué de ses confrères Carl Gustav Jung et Sándor Ferenczi, il pose pour la première et la dernière fois le pied sur le sol américain. Tous trois sont invités à un colloque à la Clarke University de Worcester (Massachusetts) afin d’y présenter leurs travaux sur cette discipline toute nouvelle : la psychanalyse. C’est Horace Frink, jeune psychanalyste brillant, grand admirateur des concepts freudiens qui va accueillir l’illustre Viennois et pendant plusieurs jours lui faire découvrir la ville mais à son grand dam ne sera convié ni aux conférences à la Clark University, ni à la randonnée dans les Monts Adirondacks en compagnie de la fine fleur des auditeurs qui s’en suivit. Et pourtant cette rencontre avec Freud allait avoir de fortes répercussions sur sa propre existence et faillit également ruiner l‘implantation de la psychanalyse en Amérique.

Mais quittons Vienne et laissons Freud dans son fauteuil s’interroger sur le bien-fondé d’avoir misé sur son futur patient, cet Américain « superficiel mais efficace, vulgaire mais audacieux » pour s’imposer dans le pays allant, jusqu’à œuvrer pour le propulser à la tête de la Société psychanalytique américaine avant de le faire destituer et asseyons-nous à Millerton dans le fauteuil du jeune Frink alors âgé de 8 ans car, contrairement à ce qu’on pourrait penser au prime abord, c’est bien lui et non Freud, le personnage principal de ce livre. Un vrai personnage de roman ! Une enfance aux nuits peuplées de monstres et de cauchemars, des relations complexes avec sa famille, un incendie, une chute de cheval … Autant de traumatismes qui provoqueront chez l’adulte des périodes de dépressions récurrentes. Ajoutez à cela la confusion des sentiments : entre sa femme Doris et sa patiente l’exubérante Angelica, son cœur et sa raison balancent. Tout est réuni pour qu’il devienne ce patient américain qui effectuera deux cures dans la capitale autrichienne. Mais cette thérapie et l’analyse de Freud ne lui seront d’aucun secours et au contraire précipiteront sa fin tragique. Cherchez l’erreur …

Alors on ne présente plus Pierre Péju, essayiste et romancier ayant reçu en 2003 le Prix du livre Inter pour La petite chartreuse et en 2005 le Prix du roman FNAC pour Le rire de l’ogre dont Sandrine Martin a signé l’adaptation en bande dessinée en 2018 aux Editions Casterman. S’intéressant de très près à la psychologie, il s’est penché sur la vie d’Horace Frink et a choisi de la raconter parallèlement à travers deux opus qui se complètent : un roman L’œil de la nuit paru en 2019 et un scénario de bande dessinée qui, mis en scène et illustré par Lionel Richerand a donné naissance à Frink & Freud, le patient américain.

La dualité Frink & Freud ou L’œil de la nuit

La dualité est omniprésente dans le roman graphique. Dans le titre tout d’abord, Frink & Freud, percutant, qui par ses sonorités et ses allitérations nous évoque le « Treat or trick » d’Halloween. C’est un roman bipolaire par sa structure faite d’oppositions : le vieux continent et le Nouveau monde, le rêve américain et la réalité cauchemardesque, un Freud caustique, manipulateur et un Horace Frink naïf, influençable, Doris la femme et Angelica la maîtresse… C’est aussi le croisement de deux regards : celui de Freud sur les États Unis et celui d’un Américain sur la vieille Europe : Vienne mais aussi Paris et les nuits folles de Montparnasse où il croisera Foujita et Valéry Larbaud accompagné de James Joyce. Joyce… joy … joie… Freud : départ pour Vienne !

Cette première incursion de Pierre Péju dans le domaine du 9ème art est une totale réussite. On ne peut que saluer une narration subtile qui bien que complexe n’en est pas moins d’une grande clarté et apprécier la saveur des dialogues ciselés.

Le graphisme au service de la narration

Spécialisé dans l’illustration et la réalisation de films d’animation, le dessinateur de Dans la forêt et L’esprit de Lewis déploie une fois de plus tout son talent dans ce roman (exo)graphique.

Le procédé utilisé ici, un crayonné charbonneux, met parfaitement en valeur les différents états d’âme et émotions des personnages. La mise en scène extrêmement variée et imaginative rythme le récit. Les dessins très dynamiques tour à tour réalistes ou caricaturaux fourmillent de détails extrêmement pertinents et de références. La couverture à elle seule est un formidable résumé depuis son recto en passant par les monstres qui en peuplent l’intérieur, Sigmund et Horace sur les rabats séparés par un océan de 216 pages pour s’achever sur la représentation allégorique de la quatrième de couverture, pitch parfait. Pour figurer le second séjour à Vienne, l’illustrateur flirte avec l’expressionnisme allemand : perspectives déformées, ombre de Frink projetée sur le mur faisant contrepoint au classicisme et l’austérité du monument Marie-Thérèse de la page précédente. Les monstres tentaculaires peuplant les rêves et l’imaginaire du jeune Horace semblent eux sortir tout droit de l’univers fantastique.

Et surtout, Lionel Richerand fait une formidable utilisation de la fumée et de ses volutes : Fumée de l’incendie, fumée du train, fumée du bateau bien sûr mais aussi et surtout fumée du cigare de Freud car, comme Dieu, Freud est un fumeur de Havane. Il est caractérisé non seulement par son cigare mais aussi par sa barbiche blanche, ses lunettes rondes et son regard hypnotique. D’Horace Frink, Lionel Richerand a gardé la silhouette, le visage mince, la coiffure et le haut front dégarni. Figure lisse à la Tintin au début, ses traits vont peu à peu se transformer, se dégrader pour tendre vers un visage creusé qui évoque tout à la fois Le Cri de Munch et la momie d’Adèle Blanc Sec. Terminons par un beau clin d’œil au cinéma muet avec le couple Bijur : Angelica croquée en Louise Brooks et son mari en Eric Campbell affublé d’une dentition ogresque.

Exofiction mêlant adroitement réalité, rêves et fantasmes, ce passionnant roman graphique de 202 pages retraçant la vie d’un des précurseurs de la psychanalyse aux États-Unis est une très belle surprise ! Personnage éminemment romanesque de par ses traumatismes liés à l’enfance, ses amours, sa relation au « pharaon » Sigmund Freud, Horace Frink a été tiré de l’oubli par Pierre Péju et Lionel Richerand et ce n’est que justice. Pour conclure, je reprendrai l’énigme du Sphinx que l’auteur a appliquée à Horace Frink : « Quel est l’animal qui le matin fait des cauchemars, à midi les raconte et le soir est aveuglé par la fumée noire ? » A méditer …

Chronique de Francine Vanhée

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