CARBONE ET SILICIUM

 Carbone et Silicium, quel drôle de titre ! Mathieu Bablet voudrait-il nous ramener sur les bancs du lycée et nous faire revoir la table de Mendeliev dans un ouvrage didactique ? Ouf … Heureusement non ! S’il est bien question de science dans cet album à la pagination plus que généreuse paru chez Ankama éditions dans la collection « Label 619 », le propos est bien plus vaste et cette somme est avant tout une histoire romantique, épique, philosophique, voire prophétique…

L’histoire commence dans un laboratoire de la Silicon Valley où des chercheurs viennent de donner naissance à deux robots. On le s connecte à internet pour les nourrir de connaissances et on les dote d’un corps et d’un nom : Carbone et Silicium. Plus tard ces intelligences artificielles vont s’échapper ou parvenir à s’émanciper de leurs créateurs, sillonner le monde et devenir les témoins de ce qui arrive au genre humain et à la planète.

La mise en page est très rigoureuse avec un lettrage identique à chaque début de chapitre qui indique date et lieu et un portrait pleine page de Carbone sous les traits de sa nouvelle « incarnation » afin de permettre au lecteur de se repérer. La finition est très soignée : dos toilé, papier épais et très beau rendu des couleurs.

Une histoire d’amour

Les protagonistes s’appellent Carbone et Silicium car ce sont deux éléments que l’on retrouve partout dans les squelettes de robots comme dans les circuits imprimés mais Mathieu Bablet a également choisi ce titre pour créer un nouveau couple de légende après « Adam et Eve », « Tristan et Yseult » ou « Roméo et Juliette ». Ainsi d’emblée apparaissent deux des dimensions de l’album : la SF et l’histoire d’amour.

Carbone et Silicium c’est un peu le Yin et le Yang : une femme/ un homme, une blanche/un noir (« pour satisfaire les réseaux sociaux et les médias de gauche » !), une optimiste / un fataliste, une affective/un rationnel, l’une qui privilégie l’enracinement et les liens sociaux, l’autre qui choisit la solitude et le voyage… Bablet ne donne raison ni à l’un ni à l’autre mais pousse paradoxalement le lecteur à questionner ainsi son propre rapport au monde.

On voit l’évolution des deux personnages grâce à la transformation de leur corps : au départ ils assouvissent différents fantasmes et stéréotypes : les savants dotent Carbone d’une poitrine extrêmement généreuse mais sont moins prodigues pour le sexe de Silicium ! Leur morphotype est imposé aux entités. Lors de sa réincarnation, Carbone a un corps « accidentel ». Ensuite, elle y fera un peu plus attention en se maquillant et en étant coquette par exemple mais elle s’empare de chaque occasion pour changer de corps et de genre jusqu’à l’oublier lorsqu’elle passe beaucoup de temps dans le réseau ; Silicium, lui, bricole et rafistole son corps. Il se l’approprie et y est attaché. C’est par cela que passe son émancipation. Mais au fur et à mesure les corps des AI se dégradent : cela signale le passage du temps et leur finitude. Le lien existant entre les deux robots est très bien rendu par le jeu des regards. Je trouve néanmoins que les personnages en général ne sont pas assez finis (souvent sans mains ni jambes) et que leurs traits sont grossiers, y compris ceux du couple de héros. Il semblerait que Silicium soit inspiré de Ryan Gosling … je ne l’aurais pas deviné !

Une dystopie alarmiste

En couverture de l’édition standard, un visage artificiel relié par des câbles apparaît en gros plan. Ses yeux clos ne permettent pas de savoir si l’androïde est en veille ou pas encore opérationnel mais l’ensemble (qui rappelle à la fois un masque de No japonais et le graphisme de Ghost in the Shell ) suggère une sorte de sagesse ancestrale et interroge sur la condition humaine en miroir.

L’histoire commence en 2045 et se termine 300 ans plus tard. C’est un récit d’anticipation qui projette les crises que devrait traverser le monde de demain : écologiques, économiques et migratoires. Ce n’est pas la première fois que ces sujets sont abordés mais Mathieu Bablet le fait sous un angle original (vu de façon distanciée par les AI). A travers le futur, il parle d’aujourd’hui. Ainsi le logo de la Tomorrow Foundation est inspiré de Twitter et Facebook. Les dangers des réseaux et du monde virtuel sont magistralement mis en scène dans l’invention « du Réseau » qui les résume et les amplifie. Toutes les pages qui y sont consacrées sont traitées dans des teintes marron et dorées, en négatif, avec une architecture particulière (bâtiments précolombiens ? escaliers labyrinthiques à la Escher) ? C’est très beau et très graphique et sort des sentiers battus.

J’ai bien aimé aussi la « machinalisation » des humains : la scène choc de la fin de vie de Noriko ou encore quand Carbone et Silicium sont poursuivis par une chasseuse de primes devenue presque bionique. Cela permet une réflexion à la fois sur la quête d’éternité et de performance au prix d’une déshumanisation (en dénonçant le rêve transhumaniste des GAFAM) et sur l’humanité, l’amour et la solidarité. Les deux robots par leur pudique histoire d’amour et par leur amour pour la Terre et les hommes apparaissent, en effet, finalement bien plus humains que la plupart des humains intéressés et non respectueux de la Nature décrits ici.

Une Ode à la planète

Ce n’est pas qu’une dystopie car, au gré des pérégrinations des héros, l’auteur compose un véritable hymne aux beautés de la planète. On a des moments de tension et d’autres contemplatifs. Cette variation de rythme est particulièrement intéressante. Le fait que le récit se déroule sur près de trois siècles crée du suspense : on ne sait ni dans quel pays, ni à quelle époque on va se retrouver du fait des ellipses et des ruptures entre les chapitres et ça fait aussi travailler notre imagination.

A part les scènes qui se déroulent dans le réseau, « Carbone & Silicium » se passe dans un univers très contemporain avec un dessin réaliste. Après le huis-clos de la station spatiale de Shangri-la, son précédent opus, Bablet avait des envies de grands espaces et de suivre les errances de deux personnages sur le globe. Il voulait « faire vivre une expérience visuelle et sensorielle au lecteur ». Les décors et les paysages sont donc particulièrement soignés et réussis. La démarche empruntée par l’auteur ici n’est pas sans rappeler celle du cinéaste Yann Arthus Bertrand : célébrer tout à la fois la beauté de la planète et insister sur les dangers qui la guettent. On regrettera cependant que parfois ces magnifiques images soient parasitées par un discours redondant et des digressions philosophiques un peu longuettes. Mais on soulignera la grande richesse chromatique et les ambiances variées puisqu’on découvre plusieurs pays à des époques différentes. Les éclairages sont splendides également et les cieux à couper le souffle. Dans ces grandes cases et parfois ces demi-pages, Mathieu Bablet donne la pleine mesure de son talent … époustouflant.

Carbone et Silicium est donc un ouvrage foisonnant … peut-être un peu trop. J’aurais aimé que l’intrigue comme les enjeux soient un peu plus resserrés, que les dialogues soient élagués et les personnages plus soignés graphiquement. Cet album a été l’un des grands « oubliés » de la sélection d’Angoulême mais il a tout de même remporté en janvier dernier le prix Bd FNAC France Inter. Cela n’est que justice car, malgré ses menus défauts, c’est un album somptueux et poétique qui pose de multiples questions essentielles et permet l’évasion tout autant que la réflexion.

Chronique de BD Otaku.

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