VANN NATH: Le peintre des Khmers rouges

Sur les quelques 14 000 hommes, femmes et enfants emprisonnés, ils ne sont que 12 dont 7 adultes à être sortis vivants de l’ancien lycée de Phnom Penh transformé en prison de Tuol Sleng, centre de torture et d’exécution des Khmers rouges rebaptisé S21. C’est cette tragédie, l’une des pages les plus noires de l’histoire du Cambodge que l’on (re)découvre à travers le regard de l’un des rescapés dans l’album Vann Nath, le peintre des Khmers rouges sous la plume de Matteo Mastragostino et le pinceau de Paolo Castaldi, deux bédéistes italiens, aux éditions La Boîte à Bulles.

Avril 1975, la chute de Phnom Penh marque la fin de plusieurs années de guerre civile et les Khmers rouges sont acclamés par la foule. Malgré l’inquiétude de sa femme, Vann Nath, peintre d’enseignes, décide de retourner en ville à son atelier. L’atmosphère est lourde et les vainqueurs, au nom de l’Angkar , l’« organisation » révolutionnaire du Kampuchéa démocratique – nouveau nom du Cambodge – intiment aux habitants l’ordre de quitter la ville…

Phnom Penh, novembre 1979. Nath en plein cauchemar se réveille aux côtés de sa femme. Toujours ce même rêve qui le hante : son impuissance face à la disparition de son fils. Que s’est-il donc passé durant ce laps de 4 ans ?

Nous allons le découvrir en le suivant jusqu’au lieu où il se rend tous les jours  : la sinistre prison de Tuol Sleng maintenant désaffectée. Là, il peint. Il peint ce qu’il a vécu lui même, ce qu’il a entendu, ce qu’on lui a raconté. Et les souvenirs affluent depuis son arrestation arbitraire en décembre 1977 dans la coopérative agricole qu’il avait été contraint de rejoindre, son incarcération en janvier 1978, jusqu’à sa libération suite à la chute des Khmers rouges en janvier 1979.

Au S21, régnaient la terreur et le «  kamtech » qui signifie détruire, puis effacer toute trace afin qu’il ne reste rien de la vie et rien de la mort. Non pas tuer mais détruire, comme on détruit un objet. Le schéma est toujours le même : arrestation de personnes absolument innocentes suite à une dénonciation elle-même extorquée à une autre victime toute aussi innocente, torture afin d’obtenir des aveux de sabotages imaginaires et souvent grotesques et les noms des complices puis exécution.

Contraint à réaliser d’après photo des portraits officiels du « frère n° 1 », lui ne doit sa survie qu’à sa qualité de peintre avec chaque jour cette épée de Damoclès que l’une de ses peintures ou lui-même ne viennent à déplaire. « Garder pour utiliser », voilà ce que Duch, le « maître des forges » de cet enfer avait inscrit à côté de son nom.

Quand on sait que la première bande dessinée de Matteo Mastragostino parue aux Éditions Steinkis en 2017 s’intitulait Primo Levi, on n’est guère étonné de le voir s’intéresser au génocide cambodgien. Le projet est né suite à la lecture des mémoires de Vann Nath Dans l’enfer de Tuol Sleng. L’inquisition khmère rouge en mots et en tableaux parues en France chez Calman-Lévy en 2008. Deux ans ont été nécessaires pour réaliser cet album très documenté qui retrace fidèlement et scrupuleusement les évènements. La quasi inexistence de voix off, la concision des dialogues réduits à l’essentiel font la part belle à l’image afin de mieux nous faire ressentir les choses et surgir les émotions.

Quant au dessinateur Paolo Castaldi, outre 2 albums consacrés à sa passion le foot « La main de Dieu : Diego Armando Maradona » paru en 2014 aux éditions Diabolo et « Zlatan : l’histoire d’un champion » en 2020, on lui doit « Etenesh : L’odyssée d’une migrante » publié aux éditions Des ronds dans l’O, ouvrage qui a obtenu le prix Valeurs Humaines 2016 du CRIABD.

Le choix pour l’illustration d’un fondu graphique, univers gris parfois teinté d’ocre dans lequel font tache les kramars rouges des gardes ou la robe du juge permet de supporter l’insoutenable. Les lieux sont fidèlement restitués ainsi que certains tableaux de l’artiste qu’on retrouvera en fin d’ouvrage.

Le devoir de mémoire

Pour tous ceux qui comme moi ont été marqués, à sa sortie sur les écrans en 2004, par l’incontournable documentaire « S21 la machine de mort khmère rouge » de Rithy Panh qui réunit d’anciens gardiens et prisonniers soit dans l’ex-prison, soit au centre d’extermination de Choeung Ek , Vann Nath est loin d’être un inconnu. C’est même le personnage clé que l’on va suivre et qui, dans le rôle de l’interviewer, fera le lien entre bourreaux et victimes.

Tout comme la littérature et le cinéma, le neuvième art est, lui aussi, un support légitime du devoir de mémoire et cet album en est la preuve. Tout au long de sa vie, Vann Nath n’a eu de cesse de témoigner encore et encore afin que les jeunes de son pays et l’humanité toute entière n’oublient pas. A la fin de l’ouvrage, nous le retrouvons devant ses toiles en 1996 lors de l’inauguration du musée mémoriel du génocide de Tuol Sleng où il recueillera la confession de l’un des gardiens, puis en 2009 au procès de Duch (décédé en septembre 2020, soit 2 mois avant la sortie de cet opus) où il témoignera en commentant notamment 13 de ses tableaux projetés lors du 34ème jour du procès.

« Je dois le raconter. Je dois l’écrire. Je dois le dessiner. Je veux être le miroir à travers lequel on peut voir ce que fut la vie de personnes tuées sans raison. » déclare Vann Nath. Et moi, je me devais de chroniquer cet album, tout comme vous, vous vous devez de le lire afin que les victimes innocentes dévorées par l’ogre Khmer rouge ne tombent pas dans l’oubli.

Chronique de Francine Vanhée.

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