Les quatre détours de Song Jiang

A défaut de se dérouler, le temps et l’espace se déplient et nous entraînent dans un fabuleux voyage poétique et philosophique d’outre-temps et d’outre-espace à travers la Chine médiévale dans ce sublime leporello Les quatre détours de Song Jiang dans lequel le pinceau de Guillaume Trouillard dialogue avec le propos d’Alex Chauvel au sein de la maison des Éditions de La Cerise. « Il faut trouver la voie » selon l’un des personnages du Lotus bleu. C’est ce que s’efforcent de faire les quatre protagonistes de ce récit qui pour cela, s’en vont consulter leur ami, le sage Song Jiang qui réside au centre du pays sur la montagne de l’Étoffe Jaune.

Alors ils sont quatre : quatre comme les quatre saisons, les quatre éléments, les quatre points cardinaux. Le premier, Lu Zhishen, « homme de joyeuse compagnie », vient du Sud, le second Gongsun Shen, le pieux mandarin, de l’Ouest, Wu Yong l’habile stratège, du Nord et enfin le dernier, le terrible guerrier Li Kui, de l’Est. Tous, arrivés à un tournant de leur existence s’interrogent sur le sens de leur vie et au cours de leur pérégrination font étape dans la terre du milieu où réside leur ami le sage Song Jiang afin de partager avec lui leurs doutes et leurs espoirs et quérir ses conseils. Et nous voilà partis dans une ballade grandiose en quatre tableaux dans la Chine médiévale de la dynastie Song (960-1279).

Quand deux co-créateurs de maisons d’éditions se rencontrent …

Projet conçu il y a une dizaine d’années par Guillaume Trouillard ( Éditions de La Cerise), mis en mots par Axel Chauvel (Editions Polystyrène) il y a 5 ans, ce récit est un véritable hommage à la peinture bien sûr mais aussi à la littérature et à la philosophie chinoises. Les cinq personnages ont bien existé, oui, mais dans « Au bord de l’eau », un roman majeur de la culture chinoise, un des quatre classiques de la dynastie Ming (XIVe siècle), roman épique précurseur de la fantasy historique, dans lequel Axel Chauvel a puisé son inspiration pour insérer du narratif dans l’illustration et créer son propre récit imprégné de taoïsme. Dans chaque tableau, nous cheminons aux côtés d’un des personnages et du sage à l’écoute de leurs histoires, leurs échanges, leurs questionnements. Loin de toujours leur donner des réponses toutes faites, Song Jiang, par ses sages propos et ses questions les amènera parfois à décider eux-mêmes de la voie à suivre, fidèle en cela au principe de non-agir du taoïsme.

Une splendide fresque panoramique

Inspiré par le peintre et illustrateur Dai Dunbang dont il publia en 2018 « Quand mon âme vagabonde en ces anciens royaumes », florilège de poèmes de la dynastie Song enluminés à la manière de l’époque, Guillaume Trouillard nous offre là des planches où les différentes nuances d’ocre, de bleu et de vert se répondent et nous délivrent de majestueux paysages très colorés dans lesquels viennent s’incruster des saynètes fourmillant de détails dessinées à la plume.

Le rendu final, absolument fabuleux, tient au papier adopté – un vieux papier glacé qui n’absorbe pas l’eau – et à la technique privilégiée. Après différents essais, le choix s’est imposé : un subtil dosage de pigments bruts, d’encre de Chine et de crayons aquarellables qui a permis d’ obtenir un aspect proche de la peinture chinoise traditionnelle avec ce petit quelque chose en plus qui tend vers l’abstraction.

L’objet-livre ou livre-objet

Outre les références littéraire, philosophique et picturale, la forme même du livre, le leporello vient rendre hommage au support par excellence des arts graphiques chinois : le rouleau. Leporellos comme rouleaux permettent de suivre en continu, sans aucune rupture les personnages évoluant dans des paysages changeants. Composé de vingt-quatre volets, six par récit, il est complété par une pochette contenant huit cartes s’inspirant des trigrammes taoïstes sur lesquelles Song Jiang vient nous donner sa vision des différents éléments. Et puis il y a l’élégance de la couverture avec ses entrelacs argentés évoquant des motifs chinois sur un fond cuivré qui à la fois s’oppose et se conjugue avec la sobriété du noir mat de l’intérieur. Un bandeau, extrait de paysage, viendra ceindre le livre, comme pour le sublimer et le protéger.

« Un atelier chinois à Bordeaux »

Les 1 700 exemplaires de ce petit bijou ont été produits entièrement en France. La photogravure, l’impression bien sûr mais également le façonnage manuel d’une extrême précision qui a été réalisé aux Éditions de La Cerise, grâce à l’aide une trentaine de bénévoles pour effectuer l’assemblage, le pliage et le collage, ceci afin d’éviter la seule alternative actuelle pour ce genre d’objet : la fabrication en Asie du Sud-est. Bravo !

Les quatre détours de Song Giang est une bande dessinée – au sens propre du terme – de presque sept mètres de long qui se déplie et nous invite à une magnifique promenade contemplative et méditative dans de somptueux paysages. Ce superbe livre-objet extrêmement élégant vaut le détour et mérite qu’on s’y arrête et qu’on s’y perde. Et qui sait ? Peut-être trouverons-nous la voie

Chronique de Francine Vanhée

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s