L’âge d’or: Volume 2

Fin 2018, le duo Roxane Moreil et Cyril Pedrosa déboulait dans le paysage de la bande dessinée avec le premier volume du diptyque : l’Age d’or. Le dessinateur quittait l’univers de ses récits habituellement intimistes voire autobiographiques pour se mettre au service du scénario de la libraire Roxane Moreil qui faisait ses débuts dans le 9eme art. Ils y réinterprétaient le thème de l’utopie politique dans un univers médiéval fantastique revisité haut en couleurs dans un album de plus de 230 pages.

Deux ans plus tard arrive enfin la suite de ce récit multi- primé toujours dans la collection « Aire libre » des éditions Dupuis.

Il était une fois une princesse écartée du royaume par sa mère et l’infâme régent Vaudémont au profit de son frère au moment de son accession au trône. Tilda, tel est son nom, accompagnée du fidèle seigneur Tankred et de son protégé Bertil se lançait alors dans une formidable épopée pour reconquérir son pouvoir usurpé. Elle découvrait ses sujets mourants de faim et décidés à en découdre. La révolte grondait, en effet, nourrie par la diffusion d’une curieuse légende : celle de l’Age d’or, un âge perdu durant lequel les hommes vivaient libres et égaux sans servage et que le peuple comptait bien restaurer. Le second tome s’ouvre sur une ellipse temporelle, in medias res : plusieurs années se sont écoulées, la princesse est devenue une chef de guerre et grâce au trésor d’Ohman a monté une armée. Elle assiège le château de son frère pour reconquérir son trône tandis que dans les provinces, les insurgés menés par Bertil et Hellier s’organisent. Tilda est obnubilée par sa quête et n’épargne personne : les populations sont affamées et son armée épuisée. Parviendra-t-elle à mener à bien son projet sans y perdre son âme ?

La brusque rupture narrative avec le premier tome en désarçonnera plus d’un mais elle a aussi pour mérite d’instaurer du suspense en retardant les réponses aux questions que se posait le lecteur à la fin du tome 1 : qu’est devenu le coffre et son contenu ? Comment Tilda s’en est-elle tirée ? A-t-elle revu Bertil ? tout en nous plongeant directement au cœur de l’action et des batailles.

Ce deuxième tome est encore plus spectaculaire que le premier. Il s’ouvre sur de superbes pages de garde dans les tons bleu-gris (qui sont reprises sur la jaquette de l’édition de luxe) mettant en scène Tilda se lançant à l’attaque du château et galvanisant ses troupes. On a l’impression d’être dans la tapisserie de Bayeux avec cette double page muette dans laquelle le personnage principal se déplace d’un bord à l’autre en étant reproduit plusieurs fois. On pense également aux tableaux de batailles de San Romano de Paolo Ucello à cause des perspectives linéaires utilisées pour les lances et les oriflammes. Ces pages sont suivies d’une séquence tout aussi tumultueuse : on y voit un navire sur des flots déchaînés bravant la tempête et un temps cataclysmique pour débarquer un mystérieux passager encapuchonné qui se livre à une périlleuse ascension et pénètre dans un passage souterrain sous le château. Puis l’on retrouve notre chœur antique -comme dans le premier tome – avec les personnages de Pou de Vigne et de Petit Paul qui commentent l’action du haut des fortifications.

C’est le décor du château qui relie finalement des séquences a priori disparates et qui par une fabuleuse économie de moyens (narratifs, pas graphiques !) pose d’emblée les enjeux. On a une triangulaire de pouvoirs : d’un côté les usurpateurs, de l’autre Tilda, et enfin les insurgés puisque le passager n’est autre que Bertil ! Ces premières séquences se déroulent en nocturne, comme si d’emblée Pedrosa voulait nous montrer qu’il n’applique pas simplement les recettes qui ont fait le succès du premier opus : des couleurs flamboyantes presque fauvistes. Il se renouvelle et donne à voir une ambiance lourde et anxiogène grâce aux couleurs sourdes. L’âpreté et la dureté de cet univers sont également soulignées grâce à l’incrustation des flocons qui créent un effet de matière et semblent envahir les pages.

L’atmosphère est ainsi bien plus sombre comme le souligne la couverture de l’édition classique : on y voit une Tilda aux yeux exorbités portant l’armure qu’elle voyait sur son reflet, double maléfique, dans le lac sur la couverture du tome 1. Elle a une lame ensanglantée, semble menacer petit Paul et n’est éclairée que par les couleurs de l’incendie du beffroi qui révèlent aussi son campement en contrebas du château. La palette dominante est un camaïeu de rouges violacés, couleurs de la violence et du sang.

Si au moment de la réalisation du premier tome Roxane Moreil avait participé à la conception de l’expo sur les femmes autrices de bd à la maison Fumetti à Nantes et s’était posée, à cette occasion, la question de la représentation des femmes en bande dessinée ; si elle s’inscrivait dès lors dans le courant actuel en bande dessinée de donner une place de premier plan à une héroïne et de ne plus en faire un simple faire valoir sexualisé du héros masculin ; dans ce deuxième volet, les deux scénaristes – Cyril Pedrosa ayant participé à l’écriture du diptyque- vont encore plus loin. Tilda devient complexe, et n’est pas forcément hyper sympathique. Ils jouent avec les stéréotypes et les attentes du lecteur qui pensait en voyant la jeune femme victime et naïve qu’elle était forcément bonne. C’est l’un des intérêts principaux de l’œuvre : montrer un personnage humain avec ses failles et réfléchir sur la soif de pouvoir.

Le pouvoir corrompt : c’est ce que semble représenter la tache qui s’étend sur le visage de Tilda et sur celui de son frère et qui apparaissait déjà sur le cadavre du feu roi quand Tankred venait lui rendre ses derniers hommages. L’envie brûle et peut détruire. Ici Pedrosa, aidé de Joran Téguier et Marie Millotte, pousse encore plus loin le curseur dans la surprise chromatique : on a un feu d’artifice de couleurs pop, saturées presque psychédéliques à chaque fois que le mystérieux coffre entre en jeu pour en montrer toute la puissance et la possible nuisance. Tilda est devenue tellement obsédée et enivrée par le pouvoir que son physique s’en est trouvé transformé : elle est presque laide, ne supporte plus la contradiction, renie même ses plus fidèles alliés et passe du côté obscur de la force ! Son salut viendra d’un personnage auquel on ne s’attend pas … et d’un livre.

En cette époque actuelle, troublée et presque obscurantiste, je trouve particulièrement savoureux (mais Roxane Moreil n’est pas libraire pour rien !) que l’objet magique et salvateur dans cette saga soit un livre dépositaire de la mémoire. Cette mise en abyme me paraissant le plus bel hommage qui soit à la littérature et à la culture. Le scénario a connu seize versions différentes, l’ensemble ce cette épopée épique, politique et utopique a demandé cinq années de labeur mais cet investissement se perçoit au fil des presque 500 pages qui nous emportent, nous bouleversent et nous surprennent. Chaque case de « l’Age d’or » est une nouvelle enluminure. On se perd dans les détails du trait, on admire ce mélange de livre d’heures et de  Game of Thrones, on savoure les cadrages, les couleurs, les lumières des quatre saisons somptueusement mises en scène dans le diptyque et toute son inventivité graphique … L’une des grandes œuvres de ces dernières années : incontournable … et définitivement « essentielle » !

Chronique de BD Otaku.

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