L’ACCIDENT DE CHASSE

L’Accident de chasse de David L Carlson et Landis Blair est la première bande dessinée publiée par les éditions Sonatine connues jusqu’ici pour la publication de romans étrangers comme La Fille du train ou  Seul le silence . Elle a demandé quatre ans de travail à ses auteurs et se présente dans un format massif et presque carré : un vrai pavé, donc, qui attire d’emblée l’attention mais peut aussi intimider.

L’Accident de chasse, c’est l’histoire que raconte Matt Rizzo à son fils Charlie pour lui expliquer comment il est devenu aveugle. Charlie a, en effet, grandi loin de lui, et est envoyé vivre à Chicago, à ses côtés, à dix ans, après le décès de sa mère. Leur relation est fusionnelle au départ. Matt lui transmet le goût des grands poètes et du dépassement de soi. Mais à l’adolescence du jeune homme qui se laisse entraîner par ses mauvaises fréquentations leurs rapports deviennent conflictuels. Charlie cambriole et se fait arrêter. Son père décide alors de lui révéler la véritable raison qui l’a rendu aveugle pour lui épargner ses erreurs et lui raconte ses années de prison quand il avait comme compagnon de cellule Nathan Léopold, une célébrité du crime de l’époque qui avait commis un crime atroce sur un enfant.

On a un enchâssement de récits : le récit cadre (la vie de Matt et Charlie) le récit encadré (les jeunes années de Matt et la prison) et à l’intérieur de celui-ci deux récits : celui de l’Enfer de Dante et celui de Nathan Léopold et de son crime. Même si c’est complexe, c’est fluide et facile à suivre.

La couverture reprend les couleurs traditionnellement dévolues à la série noire : le noir, le blanc et le jaune ; ce jaune sera la seule touche de couleur de l’album tout entier. L’œuvre est ainsi d’emblée placé sous le signe du polar ou du thriller et le ton donné : ce sera une histoire sombre. La couverture est striée de hachures et présente dans le tiers supérieur la silhouette de trois enfants avec un fusil, ce qui peut faire référence au titre. Mais ce n’est pas ce qui attire l’œil. Ce qui retient le lecteur, c’est le tiers inférieur où l’on voit en gros plan les yeux d’un homme cachés derrière des lunettes noires dans lesquelles se reflète un grillage. Alors, elle devient énigmatique et l’on s’interroge : s’agit-il d’une prison intérieure ou réelle ? pourquoi l’homme arbore-t-il ces lunettes ?

Les pages de garde sont mystérieuses, elles aussi : qu’est-ce que cette architecture géométrique ? Pourquoi le personnage est-il aveuglé par la lumière et que représente-t-elle sur les pages de garde finales ? On s’apercevra au cours du récit qu’il s’agit d’une part du panoptique de la prison et d’autre part peut-être de la lumière de la littérature qui tombe sur Matt tel l’esprit saint. D’emblée les thèmes principaux sont évoqués : l’emprisonnement réel ou psychologique et la rédemption par l’art.

Chaque chapitre est introduit par une page de garde qui fonctionne toujours selon le même modèle : fond noir, titre en blanc avec le numéro de chapitre en chiffre romain et en points pour imiter le braille en haut à droit et petite image en miniature dans un médaillon qui évoque un verre des lunettes de la couverture ou une longue vue. A l’intérieur des chapitres en revanche la fantaisie et la diversité règnent dans la mise en page qui alterne entre gaufrier classique, pleines pages et doubles pages affranchies des cases. On est surpris à chaque page devant l’inventivité de la mise en scène !

Landis Blair passait un jour de travail pour l’encrage d’une double page et ça se voit ! Il lui a fallu 3600 heures pour illustrer la totalité de l’œuvre. Le roman est vraiment « graphique » et le noir et blanc deviennent ici des couleurs ! Il invente des styles de narration dans un précipité d’expérimentations.

On peut rester de longues minutes à admirer les pages en particulier les illustrations de « l’Enfer » de Dante. Elles rappellent les tableaux de Jérôme Bosch et comportent des ornementations en forme de frise. Mais les planches le plus frappantes sont celles dans lesquelles Blair a voulu se mettre dans la peau d’un aveugle. Il a essayé par ses hachures de nous faire ressentir ce que pouvait être la cécité et les images mentales qu’on se crée pour y pallier. Parfois il trouve des équivalents graphiques pour montrer des sensations (la fréquence et l’intensité d’un son par exemple, le côté apaisant de la musique) et cela favorise l’identification du lecteur. Son dessin a un côté expressionniste quand il dote Matt ou Charlie d’ombres pour signifier menaces et remords. Les pages qui représentent l’architecture de la prison sont fabuleuses : le côté inhumain y est tout de suite perceptible et ça vaut bien mieux qu’un long discours ! Seul bémol à ce feu d’artifice inventif : les pages consacrées aux écrits de Matt Rizzo dans lesquelles Charlie et Matt sont en ombres chinoises où sont présents des gros pavés de texte et un fond chargé qui imite l’écriture braille. Elles paraissent moins convaincantes car elles ne se fondent pas réellement avec le reste puisque Blair y abandonne ses hachures.

L’histoire de Matt & Charlie Rizzo et Nathan Léopold est d’autant plus extraordinaire qu’elle est vraie ! Nous le découvrons à la fin de l’ouvrage grâce à la postface de David L Carlson agrémentée de clichés anthropométriques et de photos personnelles. C’est une œuvre qui parle de filiation, de confiance, de rédemption et de littérature. C’est un roman d’initiation à plusieurs niveaux et c’est vraiment touchant.

La psychologie des personnages est rendue de façon extraordinaire sans manichéisme. Ils sont extrêmement attachants y compris celui qui avait tout pour être odieux : Nathan Leopold. Ce fils de riche oisif et cruel se révèle finalement très humain : c’est lui qui va tendre la main à Matt, le guider dans l’univers carcéral, lui apprendre à s’accepter et le sauver des ses idées de suicide en lui donnant la littérature comme échappatoire. J’ai beaucoup aimé le scénario sauf … les exégèses littéraires de Matt Rizzo qui m’ont semblé datées et beaucoup trop longues ; j’ai trouvé que ça amoindrissait la force de l’œuvre en y créant des longueurs, même si le scénariste nous explique qu’il avait fait la promesse à son ami Charlie de les inclure. Au début Charlie Rizzo ne devait pas apparaître car il voulait que le livre soit un tribut à son père ; mais David L Carlson a fait fi de ses réticences et c’est tant mieux car la relation père-fils dépeinte est essentielle à l’œuvre et formidablement retranscrite.

Ce roman graphique est riche et dense : par son nombre de chapitres d’abord, par son histoire ensuite qui mêle les époques, par son style graphique ensuite qui n’est pas sans rappeler l’énorme récit au stylo bille de la chicagolaise Emil Ferris : Moi ce que j’aime c’est les monstres. L’album montre que tout enfermement physique, psychique réel ou spirituel peut être dépassé avec de la volonté. Les auteurs en font eux-mêmes l’éclatante démonstration en fournissant un travail colossal et en brisant les carcans de la case et du format traditionnel de l’album de BD ! Ils créent une œuvre polymorphe qui transcende les genres. Le livre se lit pour le texte et l’histoire puis se relit pour apprécier la mise en scène et le dessin à moins que ce ne soit l’inverse. C’est un ouvrage marquant et d’une intelligence rare qui donne également une furieuse envie de se (re)plonger dans la Divine comédie de Dante !

Chronique de BD Otaku

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